Lautréamont

Les Chants de Maldoror, 1869


Deux piliers, qu’il n’était pas difficile et encore moins possible de prendre pour des baobabs, s’apercevaient dans la vallée, plus grands que deux épingles. En effet, c’étaient deux tours énormes. Et, quoique deux baobabs, au premier coup d’œil, ne ressemblent pas à deux épingles, ni même à deux tours, cependant, en employant habilement les ficelles de la prudence, on peut affirmer, sans crainte d’avoir tort (car, si cette affirmation était accompagnée d’une seule parcelle de crainte, ce ne serait plus une affirmation ; quoiqu’un même nom exprime ces deux phénomènes de l’âme qui présentent des caractères assez tranchés pour ne pas être confondus légèrement) qu’un baobab ne diffère pas tellement d’un pilier, que la comparaison soit défendue entre ces formes architecturales... ou géométriques... ou l’une et l’autre... ou ni l’une ni l’autre... ou plutôt formes élevées et massives. Je viens de trouver, je n’ai pas la prétention de dire le contraire, les épithètes propres aux substantifs pilier et baobab : que l’on sache bien que ce n’est pas, sans une joie mêlée d’orgueil, que j’en fais la remarque à ceux qui, après avoir relevé leurs paupières, ont pris la très louable résolution de parcourir ces pages, pendant que la bougie brûle, si c’est la nuit, pendant que le soleil éclaire, si c’est le jour. Et encore, quand même une puissance supérieure nous ordonnerait, dans les termes le plus clairement précis, de rejeter, dans les abîmes du chaos, la comparaison judicieuse que chacun a certainement pu savourer avec impunité, même alors, et surtout alors, que l’on ne perde pas de vue cet axiome principal, les habitudes contractées par les ans, les livres, le contact de ses semblables, et le caractère inhérent à chacun qui se développe dans une efflorescence rapide, imposeraient, à l’esprit humain, l’irréparable stigmate de la récidive, dans l’emploi criminel (criminel, en se plaçant momentanément et spontanément au point de vue de la puissance supérieure) d’une figure de rhétorique que plusieurs méprisent, mais que beaucoup encensent. Si le lecteur trouve cette phrase trop longue, qu’il accepte mes excuses ; mais, qu’il ne s’attende pas de ma part à des bassesses. Je puis avouer mes fautes ; mais non les rendre plus graves par ma lâcheté. Mes raisonnements se choqueront quelquefois contre les grelots de la folie et l’apparence sérieuse de ce qui n’est en somme que grotesque (quoique, d’après certains philosophes, il soit assez difficile de distinguer le bouffon du mélancolique, la vie elle-même étant un drame comique ou une comédie dramatique) ; cependant, il est permis à chacun de tuer des mouches et même des rhinocéros, afin de se reposer de temps en temps d’un travail trop escarpé. Pour tuer des mouches, voici la manière la plus expéditive, quoique ce ne soit pas la meilleure : on les écrase entre les deux premiers doigts de la main. La plupart des écrivains qui ont traité ce sujet à fond ont calculé, avec beaucoup de vraisemblance, qu’il est préférable, dans plusieurs cas, de leur couper la tête. Si quelqu’un me reproche de parler d’épingles, comme d’un sujet radicalement frivole, qu’il remarque sans parti pris, que les plus grands effets ont été souvent produits par les plus petites causes. Et, pour ne pas m’éloigner davantage du cadre de cette feuille de papier, ne voit-on pas que le laborieux morceau de littérature que je suis à composer, depuis le commencement de cette strophe, serait peut-être moins goûté, s’il prenait son point d’appui dans une question épineuse de chimie ou de pathologie interne ? Au reste, tous les goûts sont dans la nature ; et, quand au commencement j’ai comparé les piliers aux épingles avec tant de justesse (certes, je ne croyais pas qu’on viendrait, un jour, me le reprocher), je me suis basé sur les lois de l’optique, qui ont établi que, plus le rayon visuel est éloigné d’un objet, plus l’image se reflète à diminution dans la rétine.

C’est ainsi que ce que l’inclination de notre esprit à la farce prend pour un misérable coup d’esprit, n’est, la plupart du temps, dans la pensée de l’auteur, qu’une vérité importante, proclamée avec majesté ! Oh ! ce philosophe insensé qui éclata de rire, en voyant un âne manger une figue ! Je n’invente rien : les livres antiques ont raconté, avec les plus amples détails, ce volontaire et honteux dépouillement de la noblesse humaine. Moi, je ne sais pas rire. Je n’ai jamais pu rire, quoique plusieurs fois j’aie essayé de le faire. C’est très difficile d’apprendre à rire. Ou, plutôt, je crois qu’un sentiment de répugnance à cette monstruosité forme une marque essentielle de mon caractère. Eh bien, j’ai été témoin de quelque chose de plus fort : j’ai vu une figue manger un âne ! Et, cependant, je n’ai pas ri ; franchement, aucune partie buccale n’a remué. Le besoin de pleurer s’empara de moi si fortement, que mes yeux laissèrent tomber une larme. « Nature ! nature ! m’écriai-je en sanglotant, l’épervier déchire le moineau, la figue mange l’âne et le ténia dévore l’homme ! » Sans prendre la résolution d’aller plus loin, je me demande en moi-même si j’ai parlé de la manière dont on tue les mouches. Oui, n’est-ce pas ? Il n’en est pas moins vrai que je n’avais pas parlé de la destruction des rhinocéros ! Si certains amis me prétendaient le contraire, je ne les écouterais pas et je me rappellerais que la louange et la flatterie sont deux grandes pierres d’achoppement. Cependant, afin de contenter ma conscience autant que possible, je ne puis m’empêcher de faire remarquer que cette dissertation sur le rhinocéros m’entraînerait hors des frontières de la patience et du sang-froid, et, de son côté, découragerait probablement (ayons, même, la hardiesse de dire certainement) les générations présentes. N’avoir pas parlé du rhinocéros après la mouche ! Au moins, pour excuse passable, aurai-je dû mentionner avec promptitude (et je ne l’ai pas fait !) cette omission non préméditée, qui n’étonnera pas ceux qui ont étudié à fond les contradictions réelles et inexplicables qui habitent les lobes du cerveau humain. Rien n’est indigne pour une intelligence grande et simple : le moindre phénomène de la nature, s’il y a mystère en lui, deviendra, pour le sage, inépuisable matière à réflexion. Si quelqu’un voit un âne manger une figue ou une figue manger un âne (ces deux circonstances ne se présentent pas souvent, à moins que ce ne soit en poésie), soyez certain qu’après avoir réfléchi deux ou trois minutes, pour savoir quelle conduite prendre, il abandonnera le sentier de la vertu et se mettra à rire comme un coq ! Encore, n’est-il pas exactement prouvé que les coqs ouvrent exprès leur bec pour imiter l’homme et faire une grimace tourmentée. J’appelle grimace dans les oiseaux ce qui porte le même nom dans l’humanité ! Le coq ne sort pas de sa nature, moins par incapacité que par orgueil. Apprenez-leur à lire, ils se révoltent. Ce n’est pas un perroquet qui s’extasierait ainsi devant sa faiblesse, ignorante ou impardonnable ! Oh ! avilissement exécrable ! comme on ressemble à une chèvre quand on rit ! Le calme du front a disparu pour faire place à deux énormes yeux de poissons qui (n’est-ce pas déplorable ?)... qui... qui se mettent à briller comme des phares ! Souvent, il m’arrivera d’énoncer, avec solennité, les propositions les plus bouffonnes, je ne trouve pas que cela devienne un motif péremptoirement suffisant pour élargir la bouche ! Je ne puis m’empêcher de rire, me répondrez-vous ; j’accepte cette explication absurde, mais, alors, que ce soit un rire mélancolique. Riez, mais pleurez en même temps. Si vous ne pouvez pas pleurer par les yeux, pleurez par la bouche. Est-ce encore impossible, urinez ; mais, j’avertis qu’un liquide quelconque est ici nécessaire, pour atténuer la sécheresse que porte, dans ses flancs, le rire, aux traits fendus en arrière. Quant à moi, je ne me laisserai pas décontenancer par les gloussements cocasses et les beuglements originaux de ceux qui trouvent toujours quelque chose à redire dans un caractère qui ne ressemble pas au leur, parce qu’il est une des innombrables modifications intellectuelles que Dieu, sans sortir d’un type primordial, créa pour gouverner les charpentes osseuses. Jusqu’à nos temps, la poésie fit une route fausse ; s’élevant jusqu’au ciel ou rampant jusqu’à terre, elle a méconnu les principes de son existence, et a été, non sans raison, constamment bafouée par les honnêtes gens. Elle n’a pas été modeste... qualité la plus belle qui doive exister dans un être imparfait ! Moi, je veux montrer mes qualités ; mais, je ne suis pas assez hypocrite pour cacher mes vices ! Le rire, le mal, l’orgueil, la folie, paraîtront, tour à tour, entre la sensibilité et l’amour de la justice, et serviront d’exemple à la stupéfaction humaine : chacun s’y reconnaîtra, non pas tel qu’il devrait être, mais tel qu’il est. Et, peut-être que ce simple idéal, conçu par mon imagination, surpassera, cependant, tout ce que la poésie a trouvé jusqu’ici de plus grandiose et de plus sacré. Car, si je laisse mes vices transpirer dans ces pages, on ne croira que mieux aux vertus que j’y fais resplendir, et dont je placerai l’auréole si haut que les plus grands génies de l’avenir témoigneront, pour moi, une sincère reconnaissance. Ainsi donc, l’hypocrisie sera chassée carrément de ma demeure. Il y aura, dans mes chants, une preuve imposante de puissance, pour mépriser ainsi les opinions reçues. Il chante pour lui seul, et non pas pour ses semblables. Il ne place pas la mesure de son inspiration dans la balance humaine. Libre comme la tempête, il est venu échouer, un jour, sur les plages indomptables de sa terrible volonté ! Il ne craint rien, si ce n’est lui-même ! Dans ses combats surnaturels, il attaquera l’homme et le Créateur, avec avantage, comme quand l’espadon enfonce son épée dans le ventre de la baleine : qu’il soit maudit, par ses enfants et par ma main décharnée, celui qui persiste à ne pas comprendre les kanguroos implacables du rire et les poux audacieux de la caricature !... Deux tours énormes s’apercevaient dans la vallée ; je l’ai dit au commencement. En les multipliant par deux, le produit était quatre... mais je ne distinguai pas très bien la nécessité de cette opération d’arithmétique. Je continuai ma route, avec la fièvre au visage, et je m’écriai sans cesse : « Non... non... je ne distingue pas très bien la nécessité de cette opération d’arithmétique ! » J’avais entendu des craquements de chaînes, et des gémissements douloureux. Que personne ne trouve possible, quand il passera dans cet endroit, de multiplier les tours par deux, afin que le produit soit quatre ! Quelques-uns soupçonnent que j’aime l’humanité comme si j’étais sa propre mère, et que je l’eusse portée, neuf mois, dans mes flancs parfumés ; c’est pourquoi, je ne repasse plus dans la vallée où s’élèvent les deux unités du multiplicande !


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