Lautréamont

Les Chants de Maldoror, 1869


Je saisis la plume qui va construire le deuxième chant... instrument arraché aux ailes de quelque pygargue roux ! Mais... qu’ont-ils donc mes doigts ? Les articulations demeurent paralysées, dès que je commence mon travail. Cependant, j’ai besoin d’écrire... C’est impossible ! Eh bien, je répète que j’ai besoin d’écrire ma pensée : j’ai le droit, comme un autre, de me soumettre à cette loi naturelle... Mais non, mais non, la plume reste inerte !... Tenez, voyez, à travers les campagnes, l’éclair qui brille au loin. L’orage parcourt l’espace. Il pleut... Il pleut toujours... Comme il pleut !... La foudre a éclaté... elle s’est abattue sur ma fenêtre entr’ouverte, et m’a étendu sur le carreau, frappé au front. Pauvre jeune homme ! ton visage était déjà assez maquillé par les rides précoces et la difformité de naissance, pour ne pas avoir besoin, en outre, de cette longue cicatrice sulfureuse ! (Je viens de supposer que la blessure est guérie, ce qui n’arrivera pas de sitôt.) Pourquoi cet orage, et pourquoi la paralysie de mes doigts ? Est-ce un avertissement d’en haut pour m’empêcher d’écrire, et de mieux considérer ce à quoi je m’expose, en distillant la bave de ma bouche carrée ? Mais, cet orage ne m’a pas causé la crainte. Que m’importerait une légion d’orages ! Ces agents de la police céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir, si j’en juge sommairement par mon front blessé. Je n’ai pas à remercier le Tout-Puissant de son adresse remarquable ; il a envoyé la foudre de manière à couper précisément mon visage en deux, à partir du front, endroit où la blessure a été le plus dangereuse : qu’un autre le félicite ! Mais, les orages attaquent quelqu’un de plus fort qu’eux. Ainsi donc, horrible Éternel, à la figure de vipère, il a fallu que non content d’avoir placé mon âme entre les frontières de la folie et les pensées de fureur qui tuent d’une manière lente, tu aies cru, en outre, convenable à ta majesté, après un mûr examen, de faire sortir de mon front une coupe de sang !... Mais, enfin, qui te dit quelque chose ? Tu sais que je ne t’aime pas, et qu’au contraire je te hais : pourquoi insistes-tu ? Quand ta conduite voudra-t-elle cesser de s’envelopper des apparences de la bizarrerie ? Parle-moi franchement, comme à un ami : est-ce que tu ne te doutes pas, enfin, que tu montres, dans ta persécution odieuse, un empressement naïf, dont aucun de tes séraphins n’oserait faire ressortir le complet ridicule ? Quelle colère te prend ? Sache que, si tu me laissais vivre à l’abri de tes poursuites, ma reconnaissance t’appartiendrait... Allons, Sultan, avec ta langue, débarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini : mon front étanché a été lavé avec de l’eau salée, et j’ai croisé des bandelettes à travers mon visage. Le résultat n’est pas infini : quatre chemises, pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de sang dans ses artères ; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre. Mais, enfin, c’est comme ça. Peut-être que c’est à peu près tout le sang que pût contenir son corps, et il est probable qu’il n’y en reste pas beaucoup. Assez, assez, chien avide ; laisse le parquet tel qu’il est ; tu as le ventre rempli. Il ne faut pas continuer de boire ; car, tu ne tarderais pas à vomir. Tu es convenablement repu, va te coucher dans le chenil ; estime-toi nager dans le bonheur ; car, tu ne penseras pas à la faim, pendant trois jours immenses, grâce aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec une satisfaction solennellement visible. Toi, Léman, prends un balai ; je voudrais aussi en prendre un, mais je n’en ai pas la force. Tu comprends, n’est-ce pas, que je n’en ai pas la force ? Remets tes pleurs dans leur fourreau ; sinon, je croirai que tu n’as pas le courage de contempler, avec sang-froid, la grande balafre, occasionnée par un supplice déjà perdu pour moi dans la nuit des temps passés. Tu iras chercher à la fontaine deux seaux d’eau. Une fois le parquet lavé, tu mettras ces linges dans la chambre voisine. Si la blanchisseuse revient ce soir, comme elle doit le faire, tu les lui remettras ; mais, comme il a plu beaucoup depuis une heure, et qu’il continue de pleuvoir, je ne crois pas qu’elle sorte de chez elle ; alors, elle viendra demain matin. Si elle te demande d’où vient tout ce sang, tu n’es pas obligé de lui répondre. Oh ! que je suis faible ! N’importe ; j’aurai cependant la force de soulever le porte-plume et le courage de creuser ma pensée. Qu’a-t-il rapporté au Créateur de me tracasser, comme si j’étais un enfant, par un orage qui porte la foudre ? Je n’en persiste pas moins dans ma résolution d’écrire. Ces bandelettes m’embêtent, et l’atmosphère de ma chambre respire le sang...


Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Μilоsz : Τоus lеs Μоrts sоnt ivrеs...

Swаrth : Lеs Αrtistеs

Rоllinаt : Lа Jumеnt Zizi

Αrvеrs : «Μоn âmе а sоn sесrеt, mа viе а sоn mуstèrе...»

Dоnnау : Lаmеntо du trоmpé

Ρоpеlin : Viеuх mаrin, viеil аrtistе

Ρоpеlin : Viеuх mаrin, viеil аrtistе

Ρеllеrin : Lа grоssе dаmе сhаntе...

Βаudеlаirе : Lе Соuсhеr du Sоlеil rоmаntiquе

Αpоllinаirе : Dаns lе јаrdin d’Αnnа

☆ ☆ ☆ ☆

Hеrоld : Lа Саthédrаlе

Rоllinаt : L’Étоilе du fоu

Lа Villе dе Μirmоnt : «Νоvеmbrеs pluviеuх, tristеs аu bоrd dеs flеuvеs...»

Hеrоld : Lа Саthédrаlе

Vаuсаirе : «Hоrs lа dоulеur, l’аmоur nе dоnnе pаs grаnd-сhоsе...»

Swаrth : Αu lесtеur

Suаrès : Μеssаgе dе Ρâris

Lа Βоétiе : «Се јоurd’hui, du sоlеil lа сhаlеur аltéréе...»

Rоllinаt : Lе Τunnеl

Ρiсаrd : Lе Τrоublе

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «J’аvаis lоngtеmps еrré pаr lеs sоmbrеs désеrts...» (Hаbеrt)

De Сосhоnfuсius sur Rêvе : «Jе nе puis m’еndоrmir ; је sоngе...» (Lаfоrguе)

De Сосhоnfuсius sur Lе Diаblе dаns lа nuit (Fоrt)

De Сliеnt sur Sоnnеt du huit févriеr 1915 (Αpоllinаirе)

De Fоurmi sur Lе Τunnеl (Rоllinаt)

De Julеs dе Βlаnсhеmоrt sur Lе Соup dе mаrtеаu (Соurtеlinе)

De Jеаn dе Βlаnquеfоrt sur Lе Соup dе tаmpоn (Соppéе)

De Αlаntе-Limа sur «Соmbiеn durеrоnt nоs аmоurs ?...» (Ρrivаt d'Αnglеmоnt)

De Νаrсissе Hérоn sur «Соmbiеn durеrоnt nоs аmоurs ?...» (Βаudеlаirе)

De Νiсhоlаs nеwmаn sur Frаnсis Jаmmеs

De Αmigо* sur Dаns lе јаrdin d’Αnnа (Αpоllinаirе)

De Μаlvinа sur «Quаnd l’оmbrе mеnаçа dе lа fаtаlе lоi...» (Μаllаrmé)

De ΜаdаmеСоnnаssе sur Lеs Ρоrсs : «Αvес lеurs grоins...» (Vеrhаеrеn)

De gаutiеr sur Lеs Αssis (Rimbаud)

De Lа Μusérаntе sur L’Éсhеllе (Αutrаn)

De Didiеr СΟLΡΙΝ sur «Αmоur, је nе mе plаins dе l’оrguеil еndurсi...» (Rоnsаrd)

De Μаriа sur «Αprès unе јоurnéе dе vеnt...» (Rilkе)

De Vinсеnt sur «Αu prеmiеr trаit, quе mоn œil rеnсоntrа...» (Τуаrd)

De vinсеnt sur «Ν’еs-tu lаssе, аussi, dе rêvеr d’hiеr ?...» (Viеlé-Griffin)

De Vinсеnt sur Lа Grеnоuillе blеuе (Fоrt)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе