Lautréamont

Les Chants de Maldoror, 1869


Silence ! il passe un cortége funéraire à côté de vous. Inclinez la binarité de vos rotules vers la terre et entonnez un chant d’outre-tombe. (Si vous considérez mes paroles plutôt comme une simple forme impérative, que comme un ordre formel qui n’est pas à sa place, vous montrerez de l’esprit et du meilleur.) Il est possible que vous parveniez de la sorte à réjouir extrêmement l’âme du mort, qui va se reposer de la vie dans une fosse. Même le fait est, pour moi, certain. Remarquez que je ne dis pas que votre opinion ne puisse jusqu’à un certain point être contraire à la mienne ; mais, ce qu’il importe avant tout, c’est de posséder des notions justes sur les bases de la morale, de telle manière que chacun doive se pénétrer du principe qui commande de faire à autrui ce que l’on voudrait peut-être qui fût fait à soi-même. Le prêtre des religions ouvre le premier la marche, en tenant à la main un drapeau blanc, signe de la paix, et de l’autre un emblème d’or qui représente les parties de l’homme et de la femme, comme pour indiquer que ces membres charnels sont la plupart du temps, abstraction faite de toute métaphore, des instruments très dangereux entre les mains de ceux qui s’en servent, quand ils les manipulent aveuglément pour des buts divers qui se querellent entre eux, au lieu d’engendrer une opportune réaction contre la passion connue qui cause presque tous nos maux. Au bas de son dos est attachée (artificiellement, bien entendu) une queue de cheval, aux crins épais, qui balaie la poussière du sol. Elle signifie de prendre garde de ne pas nous ravaler par notre conduite au rang des animaux. Le cercueil connaît sa route et marche après la tunique flottante du consolateur. Les parents et les amis du défunt, par la manifestation de leur position, ont résolu de fermer la marche du cortège. Celui-ci s’avance avec majesté, comme un vaisseau qui fend la pleine mer, et ne craint pas le phénomène de l’enfoncement ; car, au moment actuel, les tempêtes et les écueils ne se font pas remarquer par quelque chose de moins que leur explicable absence. Les grillons et les crapauds suivent à quelques pas la fête mortuaire ; eux, aussi, n’ignorent pas que leur modeste présence aux funérailles de quiconque leur sera un jour comptée. Ils s’entretiennent à voix basse dans leur pittoresque langage (ne soyez pas assez présomptueux, permettez-moi de vous donner ce conseil non intéressé, pour croire que vous seul possédez la précieuse faculté de traduire les sentiments de votre pensée) de celui qu’ils regardèrent plus d’une fois courir à travers les prairies verdoyantes, et plonger la sueur de ses membres dans les bleuâtres vagues des golfes arénacés. D’abord, la vie parut lui sourire sans arrière-pensée, et, magnifiquement, le couronna de fleurs ; mais, puisque votre intelligence elle-même s’aperçoit ou plutôt devine qu’il s’est arrêté aux limites de l’enfance, je n’ai pas besoin, jusqu’à l’apparition d’une rétractation véritablement nécessaire, de continuer les prolégomènes de ma rigoureuse démonstration. Dix ans. Nombre exactement calqué, à s’y méprendre, sur celui des doigts de la main. C’est peu et c’est beaucoup. Dans le cas qui nous préoccupe, cependant, je m’appuierai sur votre amour envers la vérité, pour que vous prononciez, avec moi, sans tarder une seconde de plus, que c’est peu. Et, quand je réfléchis sommairement à ces ténébreux mystères, par lesquels un être humain disparaît de la terre, aussi facilement qu’une mouche ou une libellule, sans conserver l’espérance d’y revenir, je me surprends à couver le vif regret de ne pas probablement pouvoir vivre assez longtemps, pour vous bien expliquer ce que je n’ai pas la prétention de comprendre moi-même. Mais, puisqu’il est prouvé que, par un hasard extraordinaire, je n’ai pas encore perdu la vie depuis ce temps lointain où je commençai, plein de terreur, la phrase précédente, je calcule mentalement qu’il ne sera pas inutile ici, de construire l’aveu complet de mon impuissance radicale, quand il s’agit surtout, comme à présent, de cette imposante et inabordable question. C’est, généralement parlant, une chose singulière que la tendance attractive qui nous porte à rechercher (pour ensuite les exprimer) les ressemblances et les différences que recèlent, dans leurs naturelles propriétés, les objets les plus opposés entre eux, et quelquefois les moins aptes, en apparence, à se prêter à ce genre de combinaisons sympathiquement curieuses, et qui, ma parole d’honneur, donnent gracieusement au style de l’écrivain, qui se paie cette personnelle satisfaction, l’impossible et inoubliable aspect d’un hibou sérieux jusqu’à l’éternité. Suivons en conséquence le courant qui nous entraîne. Le milan royal a les ailes proportionnellement plus longues que les buses, et le vol bien plus aisé : aussi passe-t-il sa vie dans l’air. Il ne se repose presque jamais et parcourt chaque jour des espaces immenses ; et ce grand mouvement n’est point un exercice de chasse, ni poursuite de proie, ni même de découverte ; car, il ne chasse pas ; mais, il semble que le vol soit son état naturel, sa favorite situation. L’on ne peut s’empêcher d’admirer la manière dont il l’exécute. Ses ailes longues et étroites paraissent immobiles ; c’est la queue qui croit diriger toutes les évolutions, et la queue ne se trompe pas : elle agit sans cesse. Il s’élève sans effort ; il s’abaisse comme s’il glissait sur un plan incliné ; il semble plutôt nager que voler ; il précipite sa course, il la ralentit, s’arrête, et reste comme suspendu ou fixé à la même place, pendant des heures entières. L’on ne peut s’apercevoir d’aucun mouvement dans ses ailes : vous ouvririez les yeux comme la porte d’un four, que ce serait d’autant inutile. Chacun a le bon sens de confesser sans difficulté (quoique avec un peu de mauvaise grâce) qu’il ne s’aperçoit pas, au premier abord, du rapport, si lointain qu’il soit, que je signale entre la beauté du vol du milan royal, et celle de la figure de l’enfant, s’élevant doucement, au-dessus du cercueil découvert, comme un nénuphar qui perce la surface des eaux ; et voilà précisément en quoi consiste l’impardonnable faute qu’entraîne l’inamovible situation d’un manque de repentir, touchant l’ignorance volontaire dans laquelle on croupit. Ce rapport de calme majesté entre les deux termes de ma narquoise comparaison n’est déjà que trop commun, et d’un symbole assez compréhensible, pour que je m’étonne davantage de ce qui ne peut avoir, comme seule excuse, que ce même caractère de vulgarité qui fait appeler, sur tout objet ou spectacle qui en est atteint, un profond sentiment d’indifférence injuste. Comme si ce qui se voit quotidiennement n’en devrait pas moins réveiller l’attention de notre admiration ! Arrivé à l’entrée du cimetière, le cortège s’empresse de s’arrêter ; son intention n’est pas d’aller plus loin. Le fossoyeur achève le creusement de la fosse ; l’on y dépose le cercueil avec toutes les précautions prises en pareil cas ; quelques pelletées de terre inattendues viennent recouvrir le corps de l’enfant. Le prêtre des religions, au milieu de l’assistance émue, prononce quelques paroles pour bien enterrer le mort, davantage, dans l’imagination des assistants. « Il dit qu’il s’étonne beaucoup de ce que l’on verse ainsi tant de pleurs, pour un acte d’une telle insignifiance. Textuel. Mais il craint de ne pas qualifier suffisamment ce qu’il prétend, lui, être un incontestable bonheur. S’il avait cru que la mort est aussi peu sympathique dans sa naïveté, il aurait renoncé à son mandat, pour ne pas augmenter la légitime douleur des nombreux parents et amis du défunt ; mais, une secrète voix l’avertit de leur donner quelques consolations, qui ne seront pas inutiles, ne fût-ce que celle qui ferait entrevoir l’espoir d’une prochaine rencontre dans les cieux entre celui qui mourut et ceux qui survécurent. » Maldoror s’enfuyait au grand galop, en paraissant diriger sa course vers les murailles du cimetière. Les sabots de son coursier élevaient autour de son maître une fausse couronne de poussière épaisse. Vous autres, vous ne pouvez savoir le nom de ce cavalier ; mais, moi, je le sais. Il s’approchait de plus en plus ; sa figure de platine commençait à devenir perceptible, quoique le bas en fût entièrement enveloppé d’un manteau que le lecteur s’est gardé d’ôter de sa mémoire et qui ne laissait apercevoir que les yeux. Au milieu de son discours, le prêtre des religions devient subitement pâle, car son oreille reconnaît le galop irrégulier de ce célèbre cheval blanc qui n’abandonna jamais son maître. « Oui, ajouta-t-il de nouveau, ma confiance est grande dans cette prochaine rencontre ; alors, on comprendra, mieux qu’auparavant, quel sens il fallait attacher à la séparation temporaire de l’âme et du corps. Tel qui croit vivre sur cette terre se berce d’une illusion dont il importerait d’accélérer l’évaporation. » Le bruit du galop s’accroissait de plus en plus ; et, comme le cavalier, étreignant la ligne d’horizon, paraissait en vue, dans le champ d’optique qu’embrassait le portail du cimetière, rapide comme un cyclone giratoire, le prêtre des religions plus gravement reprit : « Vous ne semblez pas vous douter que celui-ci, que la maladie força de ne connaître que les premières phases de la vie, et que la fosse vient de recevoir dans son sein, est l’indubitable vivant ; mais, sachez au moins que celui-là, dont vous apercevez la silhouette équivoque emportée par un cheval nerveux, et sur lequel je vous conseille de fixer le plus tôt possible les yeux, car il n’est plus qu’un point, et va bientôt disparaître dans la bruyère, quoiqu’il ait beaucoup vécu, est le seul véritable mort. »


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