Eugène Le Mouël

Dans le manoir doré, 1901


La Mort de la vieille demoiselle


 
La vieille demoiselle est morte. On n’y peut croire.
Car sur un escabeau, malgré qu’elle eût cent ans,
Elle rangeait, ces jours derniers, dans son armoire,
Du linge d’autrefois qui fleurait le printemps
 
Et droite, en un fauteuil aux verdures fanées,
Sans courber un instant la tête vers son poing,
Avec le regard frais des lointaines années
Elle brodait, tout cet hiver, au petit point.
 
Elle avait un nom jeune : elle se nommait Lise ;
Ses amis les enfants et les gueux en haillons
Comparaient à celui d’une sainte d’église
Son visage d’ivoire avec deux vermillons.
 
D’ailleurs n’ayant jamais aventuré son âme
Hors du verger paisible où vivaient ses aïeux,
Nul songe ne creusa ses tempes, nulle flamme
Ne dessécha son teint et ne brûla ses yeux.
 
C’est hier, en faisant un bouquet, qu’elle est morte :
On a trouvé son corps au milieu des lilas.
Tous en doutaient, quand on l’a dit de porte en porte,
Et le sonneur n’a pas voulu sonner son glas.
 
On n’imaginait point pouvoir vivre sans elle,
Et, quand les visiteurs venaient des alentours,
Ensemble on leur montrait la vieille demoiselle,
La rivière, le mail, les remparts et les tours.
 
Hélas ! quand ils l’ont vue inerte sur sa couche
Sans un mot fraternel, sans un accueil des bras,
Sans des vols de sourire aux deux coins de la bouche,
Les gens pensifs n’ont plus douté de son trépas.
 
Et, cependant, tandis qu’au travers de la ville,
Le corbillard passait dans l’ombre des maisons,
Entre les feux mouvants des cierges à la file,
Solennel et jonché de blanches floraisons,
 
Quelques-uns demeuraient si pleins de leur chimère
Qu’il leur semblait revoir derrière le cercueil
La vieille demoiselle égrenant son rosaire,
Marchant à pas dévots et conduisant son deuil.
 
On l’a mise au tombeau sur le bord de la haie,
Non loin de la barrière et tout près du chemin.
Pour que son nom soit lu des passants, pour qu’elle aie
Un salut de leur front, un geste de leur main.
 
Puis le prêtre ayant dit une oraison dernière,
Comme avant de sombrer dans le repos des bois
Le couchant empourprait les ifs du cimetière,
Que du rouge flottait sur les larmes des croix...
 
Un homme du pays, méprisé des gens sages
Parce qu’il s’attardait aux trilles des linots
Et que le long des champs il parlait aux nuages,
Un rôdeur de sentiers a prononcé ces mots :
 
« Moi, je sais bien pourquoi la vieille est trépassée.
Son cœur depuis longtemps dormait d’un lourd sommeil
Sous une robe antique étroitement lacée ;
Elle est morte au verger d’un rayon de soleil !
 
« Un rayon de soleil s’est posé sur sa tête
Alors qu’elle cueillait les lilas odorants,
Un rayon de soleil jailli du ciel en fête
Afin de féconder tous les baisers errants,
 
« Un de ces rayons d’or qui remplissent les granges,
Peuplent d’essaims nouveaux les jardins rajeunis,
Hâtent pour les raisins la gloire des vendanges,
Et qui font palpiter des ailes dans les nids.
 
« Lorsqu’en elle a glissé ce beau rayon de joie,
Son cœur a tressailli, son cœur a pris l’essor...
Comme va l’alouette au miroir qui flamboie,
Son cœur est remonté le long du rayon d’or !
 
« Il a quitté la geôle où son sort fut morose
Et, captif ébloui par la clarté du jour,
Il s’échappe là-bas, parmi l’horizon rose,
Vers l’ivresse infinie et l’éternel amour !
 
« Ne gémissez donc pas sur votre vieille fille
Dont jamais, sous la lampe, un soir silencieux,
Quelque rêve troublant n’a suspendu l’aiguille...
Quand on vit sans aimer on vit toujours trop vieux ! »
 
Les gens ont eu pitié de ce vain bavardage ;
Gris dans le crépuscule ils se sont retirés
D’un air dolent et d’un pied las, selon l’usage,
Sans s’émouvoir du calme épandu sur les prés.
 
Certains, pourtant, encor hantés du son des cloches,
De l’étrange discours, de la douce saison,
Les doigts entrelacés et les lèvres plus proches,
Ont murmuré : Cet homme a peut-être raison !
 

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