Eugène Le Mouël

Fleur de blé noir, 1901


Supplique au lutteur de Scaër


 
Lutteur trapu, terreur des hommes et des bêtes,
Qui portes, sans faiblir, un poulain de deux ans,
Et dont le torse nu, marqué de doigts pesants,
Fume au soleil parmi la poussière des fêtes,
 
Ô Lutteur de Scaër, aux cheveux plantés bas,
Dont le col de taureau se gonfle sous l’outrage,
Chôme, un de ces matins. — Quitte ton labourage,
Marche vers mon logis armé de ton penn-baz ;
 
Suis, vers le haut des monts, la route forestière
D’où l’on voit, par instants, la mer à l’horizon ;
Tes pieds seront moins las en foulant le gazon,
Ta gorge s’emplira de la brise côtière.
 
Ménage ton haleine ; arrive avec lenteur.
Je t’attendrai dans mon courtil, clos d’aubépines ;
Le merle noir, en paix, y vit de ses rapines,
L’abeille y va dormir dans les pois de senteur.
 
Tu le reconnaîtras à son calme, à son ombre,
Le jardin broussailleux que négligent mes bras :
Regarde par-dessus la haie — et tu verras
Un rêveur au front blanc sous le feuillage sombre.
 
Je suis un fou d’amour, de ceux dont tu souris !
Et j’incline ma tête où tournent des chimères,
Des songes fugitifs pareils aux Éphémères
Virant, sans fin, dans l’air profond des soirs fleuris !
 
L’aurore, en mon enclos, se parfume de menthe,
Midi, ruisselant d’or, s’empourpre aux groseilliers,
La nuit tombe en faisant chanter les peupliers ;
À quoi bon ? — Plus jamais n’y viendra mon amante !
 
Donc, par-dessus la haie, ô Lutteur inclément,
Tu me verras pleurer. — Raille-moi, je t’en prie !
Sois amer, sois cruel ! Trouble ma rêverie !
Que ton brutal défi ravive mon tourment !
 
Insulte mon amour ! Je veux que tu l’insultes !
Pour que, malgré tes yeux injectés de sang vil,
Moi, que ton poing massif peut tordre ainsi qu’un fil,
Je franchisse d’un bond les broussailles incultes.
 
Alors, Lutteur, prends-moi. Frappe, renverse, étreins !
Le craquement des os est doux à ton oreille ;
Comme le vigneron les grappes de la treille,
Écrase allègrement ma poitrine et mes reins !
 
Je sentirai mon cœur se vider goutte à goutte :
Mon cœur, tel que l’épi battu par les fléaux,
Que la feuille séchée aux pignons des préaux,
Tel que le fruit tombé sur l’ajonc de la route !
 
Quand tu l’auras broyé dans un suprême effort,
Arrête-toi. — Remets ta ceinture et ta veste,
Et puis va-t’en. — Je veux que le souffle me reste ;
Je pourrai vivre heureux, car mon cœur sera mort.
 
Tu t’en retourneras, vaniteux de ta force,
Ô Lutteur, provoquant à des combats nouveaux,
Abattant méchamment la tête des pavots
Et dépouillant les troncs légers de leur écorce.
 
Et moi, dans mon courtil en fleurs j’irai m’asseoir.
Ne portant plus en moi la peine accoutumée,
Je me réjouirai de l’aube parfumée,
Des midis empourprés et des chansons du soir !
 

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