André Lemoyne


Le Songe du grand veneur


 
 

I


 
Je passais à travers la forêt des Ardennes
Quelques siècles après le vieux roi Pharamond,
Mais c’était bien avant les quatre fils Aymon. —
Les biches et les cerfs, et les daims et les daines
 
Descendaient en famille au bord des clairs étangs. —
Entre les joncs fleuris les hardes venaient boire
En laissant sur les eaux de grands cercles de moire,
Où tremblaient élargis les aunes miroitants.
 
Tous ces fauves charmants, à la robe lustrée,
S’abreuvaient... quand le bruit lointain d’un oliphant
Fit tressaillir le cerf, et la biche, et son faon...
Et la harde sous bois rentra tout effarée.
 
Une femme apparut (venant on ne sait d’où)
Sur le bord de l’étang, jeune et belle inconnue,
Portant la robe courte avec la jambe nue
De la cheville au moins jusqu’en haut du genou.
 
Mince écharpe de laine à l’épaule agrafée ;
(Robe d’un bleu d’azur, écharpe bleu turquin) ;
Le pied vif et cambré moulant son brodequin ;
Une fierté de reine, une grâce de fée ;
 
Et dans les cheveux blonds parfois apparaissant,
Un fin bijou d’or pâle, un petit diadème
(De son pouvoir sans doute allégorique emblème),
Comme un lever de lune à son premier croissant.
 
 
 

II


 
Souriante à l’aspect tranquille des eaux fraîches,
Elle était belle à voir, la coureuse des bois,
Laissant tomber son arc et jetant son carquois,
Qui dans l’herbe au hasard éparpilla ses flèches.
 
Pas un souffle dans l’air. — Par un soir estival,
Les feuilles se taisaient dans la chaleur torride.
Sous les bois, l’étang clair dormait calme et sans ride,
Et la fraise embaumait les profondeurs du val.
 
La femme voulut prendre un bain, après sa course,
Dans cette eau vierge et bleue où pas un être humain
N’avait trempé l’orteil, ignorant le chemin,
Et dont les fauves seuls avaient flairé la source.
 
Vite elle déchaussa son petit pied charmant
(Tout en elle était pur, tout en elle était chaste).
Interrogeant des yeux la haute forêt vaste,
La blonde abandonna son dernier vêtement,
 
Et sur un fond vert sombre apparut toute blanche...
Quand elle descendit au bord du grand miroir,
Profondément limpide, elle aurait pu s’y voir,
D’une main retenue à quelque basse branche,
 
Mais, pas même un instant, la femme n’y songea.
De sa rare beauté fièrement dédaigneuse,
Devant elle tout droit cheminant, la baigneuse,
Quand son pied toucha l’eau, d’un brusque élan plongea.
 
Filant comme une vive à rapide nageoire,
Elle reprit haleine au milieu de l’étang,
Où s’étalaient aux yeux, comme un jardin flottant,
Des nymphæas ouverts, larges roses d’ivoire.
 
Comme elle, sur les eaux, respirant la fraîcheur,
En la voyant passer, de grands cygnes sauvages,
Qui lentement suivaient la courbe des rivages,
Parfois s’approchaient d’elle, émus de sa blancheur.
 
Quand elle s’échappa de son bain, ruisselante,
Les cheveux dénoués, au déclin du soleil,
L’astre l’enveloppa d’un chaud rayon vermeil,
Et sur la chair de nacre essuya l’eau perlante.
 
Heureuse de son bain, la blonde rattacha
Sa robe et son écharpe, et vite rhabillée,
En voyant à son arc une corde mouillée,
D’un geste impatient et brusque l’arracha.
 
Quand l’arc fut bien tendu par une corde sèche,
Une biche passait en travers du chemin.
La femme en souriant, pour se faire la main,
Lança comme au hasard une première flèche,
 
Qui, décrivant sa courbe assez haute en sifflant,
Arrêta court la biche, une bête superbe,
Abattue en laissant un flot rouge dans l’herbe,
Et râlant sous la flèche attachée à son flanc.
 
 
 

III


 
Mais voici, débuchant d’un massif de vieux hêtres,
Lancée à corps perdu, hurlant à pleine voix,
Une meute éveillant tous les échos des bois,
Que suit un fier chasseur, chaussé de hautes guêtres,
 
Portant la barbe en fourche et la moustache en croc,
Chevelu comme un roi des races primitives,
Dans toute sa rudesse et sa fierté natives,
Et sonnant de sa trompe, une corne d’auroch.
 
Surprise à son aspect, non pas effarouchée,
Arrêtant d’un regard tous ses chiens murmurants,
La belle chasseresse ayant dit : « Je la prends »,
Mit un pied souverain sur la bête couchée.
 
« Tu devrais le savoir, cette biche est à moi ;
C’est ma flèche qui l’a mortellement blessée.
— Peut-être, mais d’abord mes chiens l’avaient forcée,
Quand tu vins me les rompre... et je l’aurais sans toi. »
 
Alors, comme d’instinct, d’un geste involontaire,
Le farouche veneur lui serra le poignet,
(Si peu qu’il y toucha, la peau blanche en saignait),
Car c’était un chasseur d’un âpre caractère.
 
Elle, regardant l’homme en face, répondit,
Très calme : « Bien à tort ici j’étais venue,
Puisque tu ne m’as point dès l’abord reconnue,
Diane... N’es-tu pas saint Hubert ? — Tu l’as dit.
 
— Certes je m’attendais à plus de courtoisie
De ta part... je pensais qu’on était moins brutal
Quand on vit à la cour de Pépin d’Héristal...
— Pardon, je vous croyais dans vos forêts d’Asie,
 
Morte depuis longtemps... et, je ne sais pourquoi,
J’avais cru voir en vous une reine burgonde...
Jamais ciel n’éclaira plus merveilleuse blonde.
Je tombe à vos genoux divins... Pardonnez-moi.
 
Daignez clairement lire au fond de ma pensée.
Je veux dire à la vie un éternel adieu... »
Humblement saint Hubert lui tendit son épieu,
Tournant la pointe au cœur : « Frappez, reine offensée ! »
 
Elle hésita d’abord... À voir ces beaux yeux francs
Arrêtés sur les siens, ses sourcils se froncèrent...
Puis le courroux tomba... ses regards se baissèrent
Devant le fier chasseur de la tribu des Francs.
 
Saint Hubert était fils du grand duc d’Aquitaine...
À l’heure solennelle où le jour disparaît,
Diane et lui rentraient tous deux dans la forêt,
Gravement, lui très humble, elle un peu moins hautaine.
 
Et, les suivant de loin, mais sans bruit, ce soir-là,
En se parlant tout bas, les deux meutes mêlées
Perdirent leur chemin par de sombres allées,
Car le dernier croissant de lune se voila.
 

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