Charles Malaye

(1890-1954)

 

Charles Malaye


Reproches


 
Électeur, mon frère électeur,
t’es vraiment pas à la z’hauteur !
T’as donc des œils pour ne pas voir
qu’les socialiss’ se fout’ de toi ?
Alor’s tu connais pus ton d’voir...
tu f’rais bien mieux d’rester chez toi,
auprès d’ta môme et d’tes mignards,
qu’d’aller calter dans l’isoloir
pour voter pour les pus gueulards...
 
— T’as donc pas d’cœur ! T’as donc pas d’cœur,
électeur, mon frère électeur !
 
I suffit qui t’promett’ la lune,
le paradis terrest’ su’ terre,
— (Pus d’ malheureux, pus d’ prolétaires :
on posséd’ra tous un’ fortune !)
qui t’ racont’ des tas d’ balivernes,
des vert’s et encor des pas mûres !
Ah ! j’ crois qu’ils attig’nt ta figure !
Les vessies sont pas des lanternes,
électeur, mon frère électeur !!!
 
Et pis, porquoi qu’ ta môm’ vot’ pas ?
Alle a donc pas d’âm’, comme y disent
les frocards et les gens d’église,
qui sont toujours au moyen-âge
et qui veul’ eurtarder l’Progrès,
la Liberté, l’Égalité,
même aussi la Fraternité !
Ta grognasse aussi d’vrait voter !
 
Merd’ ! t’as donc la frouss’ des gonzesses,
tu chial’s déjà d’vant les ménesses ;
t’as l’taf de les émanciper !
T’es pas un homme, ya pas, t’as peur,
électeur, mon frère électeur !
 
Électeur, mon frère électeur,
écout’ bien les mots que j’te chante
— Propositions
dans la langu’ d’ la conversation
courante —
Ma phrase est sur’ment pas savante
mais j’ veux qu’ tu m’entrav’ avant tout
et j’ te dis rien pour t’amuser,
mais j’ voudrais t’évangéliser.
 
Et c’ mot-là me rappelle un’ chose
que j’ m’en vais t’ servir, en ma prose :
Électeur, mon frère électeur,
si y s’ présentait devant toi
deux candidats :
 
D’un côté Mossieu Barabbas
(un affameur, un profiteur)
et d’ l’aut’ le Fils de l’Homm’, Jasus,
l’ philosoph’ qu’a été vendu
par les curés, au temps d’Hérode,
çui qui préférait les putains
et les roulur’s aux goss’ girondes,
çui qu’était bon pour le pauv’ monde
et qu’aimait pas les Philistins,
 
çui qui marchait sur l’Océan,
çui qui ressuscitait les morts,
çui qu’était fort comme un géant,
l’Raisonneur qu’avait jamais tort,
çui qui disait : « Mon règne arrive.
« Par une aiguille un dromadaire
« pass’rait putôt, qu’un prop’iétaire
« n’irait aux cieux ! », sentant l’lubin
qu’ c’était comme une encens divine !
Çui qui multipliait les pains,
qui tirait des sardin’s d’ sa poche,
encor, encor, encor, tout plein.....
 
Çui qu’aimait pas le bruit des cloches
ni les discours des prêtres noirs,
celui qu’était si bath à voir
qu’épatées, les populations
d’ Jérusalem jusqu’à Sion,
l’ jambonnait du matin au soir !
 
Jasus, çui qui voulait l’ bonheur
de l’Humanité tout entière,
çui qui disait, à sa manière,
de bien s’aimer les uns les aut’es,
de s’ pardonner, de jamais s’ tuer,
celui qui voulait pas de guerre,
et qui l’ jactait à sa façon :
un typ’ dans le genr’ de Wilson
mais pas dans le genr’ protestant,
 
çui qu’adorait les p’tits nenfants,
qui f’sait des miraqu’s si marants
qu’ ça débectait tous les savants :
Enfin un Sage, un Orateur,
eh bien, j’estim’, sans nul battage,
électeur, mon frère électeur,
que tu l’ foutrais en ballotage !!!
 
T’es vraiment pas à la z’hauteur
électeur, mon frère électeur :
 

©  

Le Miroir des amazones, 1919

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