Mallarmé

Pages, 1891


Morceau

pour résumer Vathek

Qui n’a regretté le manquement à une visée sublime de l’écrit en prose le plus riche et le plus agréable, travesti naguère comme par nous métamorphosé ? Voile mis, pour les mieux faire apparaître, sur des abstractions politiques ou morales que les mousselines de l’Inde au XVIIIe siècle, quand régna le Conte Oriental ; et, maintenant, selon la science, un tel genre suscite de la cendre authentique de l’histoire les cités avec les hommes, éternisé par le Roman de la Momie et Salammbo. Sauf en la Tentation de saint Antoine, un idéal mêlant époques et races dans une prodigieuse fête, comme l’éclair de l’Orient expiré, cherchez ! sur des bouquins hors de mode ; aux feuillets desquels ne demeure de toute synthèse qu’effacement et anachronisme, flotte la nuée de parfums qui n’a pas tonné. La cause : mainte dissertation et au bout je crains le hasard. Peut-être qu’un songe serein et par notre fantaisie fait en vue de soi seule, atteint aux poèmes : leur rythme le transportera au delà des jardins, des royaumes, des salles ; là où l’aile de péris et de djinns fondue en le climat ne laisse de tout évanouissement voir que pureté éparse et diamant, comme les étoiles à midi.

 

Un livre qui en plus d’un cas, son ironie d’abord peu dissimulée, tient à l’ancien ton et, par le sentiment et le spectacle vrais au roman évocatoire moderne, m’a quelquefois contenté ; en tant que bien la transition ou comme produit original. Le manque de maint effort vers le type tout à l’heure entrevu ne m’obsède pas à la lecture de ces cent et quelques pages ; dont plus d’une, outre la préoccupation double de parler avec esprit et sur tout à bon escient, révèle chez qui l’écrivit un besoin de satisfaire l’imagination d’objets rares ou grandioses. Le millésime, tantôt séculaire, placé sous le titre reste à ce compte, pour l’érudit, une date ; mais je voudrais auparavant séduire le rêveur.

 

L’histoire du Calife Vathek commence au faîte d’une tour d’où se lit le firmament, pour finir bas dans un souterain enchanté ; tout le laps de tableaux graves ou riants et de prodiges séparant ces extrêmes. Architecture magistrale de la fable et son concept non moins beau ! Quelque chose de fatal ou comme d’inhérent à une loi hâte du pouvoir aux enfers la descente faite par un prince, accompagné de son royaume ; seul, au bord du précipice : il a voulu nier la religion d’État à laquelle se lasse l’omnipotence d’être conjointe du fait de l’universelle génuflexion, pour des pratiques de magie, alliées au désir insatiable. L’aventure des antiques dominations tient dans ce drame, où agissent trois personnages qui sont une mère perverse et chaste, proie d’ambitions et de rites, et une nubile amante ; en sa singularité seul digne de s’opposer au despote, hélas ! un languide, précoce mari, lié par de joueuses fiançailles. Ainsi répartie et entre de délicieux nains dévots, des goules puis d’autres figurants qu’elle accorde avec le décor mystique ou terrestre, de la fiction sort un appareil insolite : oui, les moyens méconnus autrefois de l’art de peindre, tels qu’accumulation d’étrangetés produite simplement pour leur caractère unique ou de laideur, une bouffonnerie irrésistible et ample, montant en un crescendo quasi lyrique, la silhouette des passions ou de cérémonials et que n’ajouter pas ? À peine si la crainte de s’attarder à de ces détails, y perdant de vue le dessin de tel grand songe surgi à la pensée du narrateur, le fait par trop abréger ; il donne une allure cursive à ce que le développement eût accusé. Tant de nouveauté et la couleur locale, sur quoi se jette au passage le moderne goût pour faire comme, avec, une orgie, seraient peu, en raison de la grandeur des visions ouvertes par le sujet ; où cent impressions, plus captivantes même que des procédés, se dévoilent à leur tour. Les isoler par formules distinctes et brèves, le faut-il ? et j’ai peur de ne rien dire en énonçant la tristesse de perspectives monumentales très-vastes, jointe au mal d’un destin supérieur ; enfin l’effroi causé par des arcanes et le vertige par l’exagération orientale des nombres ; le remords qui s’installe de crimes vagues ou inconnus ; les langueurs virginales de l’innocence et de la prière ; le blasphème, la méchanceté, la foule[*].. Une poésie (que l’origine n’en soit ailleurs ni l’habitude chez nous) bien inoubliablement liée au livre apparaît dans quelque étrange juxtaposition d’innocence quasi idyllique avec les solennités énormes ou vaines de la magie : alors se teint et s’avive, comme des vibrations noires d’un astre, la fraîcheur de scènes naturelles, jusqu’au malaise ; mais non sans rendre à cette approche du rêve quelque chose de plus simple et de plus extraordinaire.

 

___________

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