Louis Mandin


Vision de la vie que j’étais il y a 1900 ans


 
J’errais dans l’ombre au Mont des Olives désert,
Lorsque Jésus y vint, suivi de ses disciples ;
Et mon âme songeait, seule sous la nuit triple.
Sur moi pesaient le Monde et le Ciel, et l’Enfer,
 
Et celui-ci s’ouvrait à moi, mais non les autres.
Si bien que tous les trois pour mes yeux étaient noirs.
Et j’adorais un dieu que nul ne pouvait voir
Et qui ne promettait que douleurs à l’apôtre.
 
Et le Pharisien eût ri s’il avait su.
Mais ils ne savaient pas que j’étais ce sauvage,
Quoiqu’un d’eux eût senti peut-être à mon passage
Une vibration d’un archet inconnu.
 
Je ne leur paraissais qu’étrange et sans culture.
Et je cachais mon dieu comme un fruit défendu.
C’était un rythme pris à des Édens perdus,
Au fond le plus chantant du cœur de la nature,
 
Au cœur de la lumière, au cœur de la beauté.
Mais la laideur était dans l’homme, dans le temple
Où les marchands vendaient jusqu’au front qui contemple
Et qui n’était pour eux qu’un esclave acheté.
 
Et j’étais cet esclave ardent, j’étais la Vie,
Pantelante, enchaînée aux sépulcres blanchis,
Et pendant que ces morts, de leur cendre remplis,
S’accouplaient, enfantaient l’erreur et l’infamie,
 
Je savais que moi, Cœur battant des sensitives,
Lyrisme, amour, je passerais sans être aimé,
Comme un vivant parmi les Néants enfermé.
Et j’errais sous la nuit et ses pâles olives.
 
Mes yeux virent Jésus : il ne vit pas mes yeux.
Ma lumière était trop profonde dans moi-même.
Aube, elle sortira de sa prison suprême
Quand le rythme du Beau régnera sur les dieux.
 
Et d’un coup d’œil j’ai reconnu, Dieu d’espérance,
Dieu de bonté, que tu n’es pas le dieu du Beau,
Dieu de ces impuissants prostrés vers leur tombeau,
Attendant qu’il leur donne aux cieux vie et naissance.
 
Jésus priait. Soudain, j’entendis qu’il disait :
« Ô mon Père, que ta volonté s’accomplisse !
Mais s’il se peut, pourtant, détourne ce calice ! »
Et moi, je n’avais pas de père et me taisais.
 
Il priait. Mais couvert d’une rouge sueur,
Il se mit à verser du sang par tous ses pores.
Moi, je gardais le mien pour en nourrir l’aurore
Que dans ma chair était le rythme intérieur.
 
Intérieurs aussi sont en moi les épines,
La croix, l’éponge et les longs fouets aux dents de chien.
Pourquoi jeter au sol qui n’en sentirait rien
Mon sang, brûlé d’enfers et de flammes divines ?
 
Ce sang, il peut lutter et souffrir sur le mont.
Qu’il y demeure, clos dans sa pudeur farouche,
À moins qu’un jour il ne bondisse de ma bouche,
Pour mourir en cinglant les Bassesses au front.
 
Sa source doit renaître en un cœur sans soutien
Où battra, vierge, dans bien des siècles, sa houle,
Quand Jésus, dans tout corps entré, sera la foule
Des trafiquants du temple et des Pharisiens.
 
Ainsi nous écoutions parler nos croix tout bas.
Le dieu pâle, à genoux, exhalait sa prière.
D’une étoile sur lui glissait une lumière.
J’étais debout dans l’ombre, et je ne priais pas.
 

in Akademos, 1909

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