Marcel Martinet

(1887-1944)

D’autrеs pоèmеs :

Τu vаs tе bаttrе...

Μédаillеs

 

Marcel Martinet


Civils


 
À vous encore, ennemis de demain,
Vrais ennemis d’hier, d’aujourd’hui, de toujours,
Vous qui luttez si bien, la plume en main,
Héros cachés, cachés derrière ceux qui meurent,
Derrière ceux que vous jetez à la mort, vous,
 
À vous des journaux,
Des boutiques de honte où tout se maquignonne,
Des salles de rédaction sordides
Où les ricanements blasphèment
Toute beauté et tout honneur
Pendant que la plume expédie
Les grands mots, les mots doctes, les nobles mots, les mots sonores,
 
À vous des harangues publiques
Et des racontars imbéciles
Dans les salons, chez les bistrots,
 
Jeunes gens débiles, jeunes gens habiles,
Les hommes mûrs avec leurs maux d’estomac
(Ça n’est que ça qui les retient de partir)
Et les bons vieux, les bons vieux gâteux et féroces
Réclamant un petit ruisseau de sang supplémentaire
Et y barbotant de leur mieux
Pour réchauffer leurs rhumatismes,
 
À vous les gens d’église,
De toutes les églises,
Temples et synagogues,
Trempant vos crucifix,
Vos talmuds et vos bibles
Dans les plaies de vos frères,
 
À vous les tribuns, les prophètes,
Les penseurs et meneurs du peuple,
À vous tous les vendeurs du temple,
 
À vous tous, mesurant à votre taille
La loyauté et la pudeur,
À vous qui avez cru pouvoir à votre aise
Et sans risque, mentir, trahir,
 
À vous, fiers de nous rentrer dans la gorge
Avec vos poings gantés de fer
Nos cris de rage et de douleur,
À vous qui vous distribuez des éloges,
 
À vous qui pensez maintenir notre âme
Écrasée sous votre talon
Et qui n’entendez pas les râles
Mordre déjà vos pas félons,
 
À vous qui riez. Nous sommes drôles,
Nous les naïfs, nous les bernés,
Nous qui parlons de « boucherie »,
De « carnage », d’« horreur de la guerre »,
Nous sommes drôles. Et ces jocrisses couverts de sang,
Avec un petit sourire supérieur
Et un petit haussement d’épaules,
Nous guillemettant ces mots-là,
Minaudent : — Bon ! Évidemment...
Vocabulaire humanitaire...
Phraséologie... Bah ! des mots...
 
À vous les gens aux forts sarcasmes :
Horreurs de la guerre — des mots, des bêlements...
Autour de ces civils au cœur solide,
Autour de leur table à écrire,
Autour de leur table à manger,
Approchez avec vos mains tendues,
Soldats aux yeux brûlés, aux yeux crevés,
Approchez, les hommes au nez arraché, aux plaies purulentes,
Les monstres sans lèvres, sans mâchoires,
Dont le visage est une plaie dégoûtante,
Et vous avançant et vous pressant tout autour,
Regardez-les avec vos trous affreux,
Ces gens qui se défient d’une pitié facile.
 
Boucherie — Carnage. — Quelle emphase !
Avec les culs-de-jatte et les manchots,
Avec ceux aux reins troués, pliés en deux,
Avec ceux que l’horreur a rendus fous,
Avec les fantômes des enterrés vivants,
Avec les spectres épouvantés des blessés sans armes
Qui furent achevés par des ivrognes dociles,
Entourez ces civils au cœur viril,
Veuves dans vos voiles de crêpe,
Vieux parents qui n’avez plus de larmes à vos yeux rougis,
Petits enfants orphelins et orphelines
Sérieux dans vos vêtements noirs,
Entourez-les bien, ces guerriers intrépides,
Ces sages qui disent que ça n’est pas la question,
Veuves des pauvres, exploitées plus durement,
Orphelins des pauvres, qui grelottez dans vos haillons minces,
Vieilles mamans des pauvres, chassées des logis impayés.
 
Entourez-les, pressez-vous tous autour d’eux.
Armée des morts, des larves, de tous les vaincus,
Armée de toutes les victimes,
Armée innombrable, armée invincible,
Tout contre les tables où ils claironnent leurs chants de guerre
Pressez-vous, amoncelez-vous, penchez-vous sur eux,
Regardez-les dans leurs bons yeux satisfaits
Avec tous vos yeux de misère et d’angoisse,
Avec ces yeux-là, avec ces plaies-là,
Regardez-les bien, ces civils qui tiennent,
Ces réalistes, ces civils qui ne se paient pas de mots,
Ô victimes innocentes, ô victimes coupables,
Mais vous tous, ô fantômes, témoins irrécusables,
Dressez-vous donc devant ces hommes
Qui ont renié leur âme
Et renfoncez-leur donc leurs cris sauvages dans la gorge,
Dans leurs gorges de lâches.
 

Les Temps maudits, 1917

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Photo d'après : Hans Stieglitz