Marcel Martinet

(1887-1944)

D’autrеs pоèmеs :

Сivils

Μédаillеs

 

 

Marcel Martinet

Les Temps maudits, 1917


Tu vas te battre...


 
Tu vas te battre.
 
Quittant
L’atelier, le bureau, le chantier, l’usine,
 
Quittant, paysan,
La charrue, soc en l’air, dans le sillon,
La moisson sur pied, les grappes sur les ceps,
Et les bœufs vers toi beuglant du fond du pré,
 
Employé, quittant les madames,
Leurs gants, leurs flacons, leurs jupons,
Leurs insolences, leurs belles façons,
Quittant ton si charmant sourire,
 
Mineur, quittant la mine
Où tu craches tes poumons
En noire salive,
 
Verrier, quittant la fournaise
Qui guettait tes yeux fous,
 
Et toi, soldat, quittant la caserne, soldat,
Et la cour bête où l’on paresse,
Et la vie bête où l’on apprend
À bien oublier son métier,
Quittant la rue des bastringues,
La cantine et les fillasses,
Tu vas te battre.
 
Tu vas te battre ?
Tu quittes ta livrée, tu quittes ta misère,
Tu quittes l’outil complice du maître ?
Tu vas te battre ?
 
Contre ce beau fils ton bourgeois
Qui vient te voir dans ton terrier,
Garçon de charrue, métayer,
Et qui te donne des conseils
En faisant à son rejeton
Un petit cours de charité ?
 
Contre le monsieur et la dame
Qui payait ton charmant sourire
De vendeur à cent francs par mois
En payant les robes soldées
Qu’on fabrique dans les mansardes ?
 
Contre l’actionnaire de mines
Et contre le patron verrier ?
 
Contre le jeune homme en smoking
Né pour insulter les garçons
Des cabinets particuliers
Et se saouler avec tes filles,
En buvant ton vin, vigneron,
Dans ton verre, ouvrier verrier ?
 
Contre ceux qui dans leurs casernes
Te dressèrent à protéger
Leurs peaux et leurs propriétés
Des maigres ombres de révolte
Que dans la mine ou l’atelier
Ou le chantier auraient tentées
Tes frères, tes frères, ouvrier ?
 
          Pauvre, tu vas te battre ?
    Contre les riches, contre les maîtres,
    Contre ceux qui mangent ta part,
    Contre ceux qui mangent ta vie,
    Contre les bien nourris qui mangent
    La part et la vie de tes fils,
    Contre ceux qui ont des autos,
    Et des larbins et des châteaux,
Des autos de leur boue éclaboussant ta blouse,
Des châteaux qu’à travers leurs grilles tu admires,
Des larbins ricanant devant ton bourgeron,
    Tu vas te battre pour ton pain,
    Pour ta pensée et pour ton cœur,
    Pour tes petits, pour leur maman,
    Contre ceux qui t’ont dépouillé
    Et contre ceux qui t’ont raillé
    Et contre ceux qui t’ont souillé
    De leur pitié, de leur injure,
    Pauvre courbé, pauvre déchu,
    Pauvre insurgé, tu vas te battre
Contre ceux qui t’ont fait une âme de misère,
Ce cœur de résigné et ce cœur de vaincu... ?
 
        Pauvre, paysan, ouvrier,
 
Avec ceux qui t’ont fait une âme de misère,
        Avec le riche, avec le maître,
Avec ceux qui t’ayant fusillé dans tes grèves
        T’ont rationné ton salaire,
 
Pour ceux qui t’ont construit autour de leurs usines
        Des temples et des assommoirs
Et qui ont fait pleurer devant le buffet vide
        Ta femme et vos petits sans pain,
 
Pour que ceux qui t’ont fait une âme de misère
        Restent seuls à vivre de toi
Et pour que leurs grands cœurs ne soient point assombris
        Par les larmes de leur patrie,
 
Pour te bien enivrer de l’oubli de toi-même,
        Pauvre, paysan, ouvrier,
        Avec le riche, avec le maître,
Contre les dépouillés, contre les asservis,
        Contre ton frère, contre toi-même,
        Tu vas te battre, tu vas te battre !
 
Va donc !
 
    Dans vos congrès vous vous serriez les mains,
Camarades. Un seul sang coulait dans un seul corps.
Berlin, Londres, Paris, Vienne, Moscou, Bruxelles,
Vous étiez là ; le peuple entier des travailleurs
Était là ; le vieux monde oppresseur et barbare
Sentant déjà sur soi peser vos mains unies,
Frémissait, entendant obscurément monter
Sous ses iniquités et sous ses tyrannies
Les voix de la justice et de la liberté,
Hier.
 
Constructeurs de cités, âmes libres et fières,
Cœurs francs, vous étiez là, frères d’armes, debout,
Et confondus devant un ennemi commun,
Hier.
 
    Et aujourd’hui ? Aujourd’hui comme hier
Berlin, Londres, Paris, Vienne, Moscou, Bruxelles,
Vous êtes là ; le peuple entier des travailleurs
Est là. Il est bien là, le peuple des esclaves,
Le peuple des hâbleurs et des frères parjures.
 
Ces mains que tu serrais,
Elles tiennent bien des fusils,
Des lances, des sabres,
Elles manœuvrent des canons,
Des obusiers, des mitrailleuses,
Contre toi ;
Et toi, toi aussi, tu as des mitrailleuses,
Toi aussi tu as un bon fusil,
Contre ton frère.
 
Travaille, travailleur.
Fondeur du Creusot, devant toi
Il y a un fondeur d’Essen,
Tue-le.
Mineur de Saxe, devant toi
Il y a un mineur de Lens,
Tue-le.
Docker du Havre, devant toi
Il y a un docker de Brême,
Tue et tue, tue-le, tuez-vous,
Travaille, travailleur.
 
Oh ! Regarde tes mains.
 
Ô pauvre, ouvrier, paysan,
Regarde tes lourdes mains noires,
De tous tes yeux, usés, rougis,
Regarde tes filles, leurs joues blêmes,
Regarde tes fils, leurs bras maigres,
Regarde leurs cœurs avilis,
Et ta vieille compagne, regarde son visage,
Celui de vos vingt ans,
Et son corps misérable et son âme flétrie,
Et ceci encor, devant toi,
Regarde la fosse commune,
Tes compagnons, tes père et mère...
 
Et maintenant, et maintenant,
Va te battre.
 

Jeudi 30 juillet 1914.

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