Armand Masson

(1857-1920)

 

 

Armand Masson


Ode à Montmartre


             

    ...Dans les salons de Philoxène
Nous étions quatre-vingts rimeurs...
Théodore de Banville.


 

I


 
En ce temps-là, nous abordâmes,
— Vers mil huit cent quatre-vingt-trois, —
Sur le rivage montmartrois,
Au grandissime émoi des dames
Qu’effarouchèrent nos rumeurs
Et notre allure picaresque...
Sur la galère chatnoiresque
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
 
Farouche et frénétique horde
De poètes rétus, barbus,
Jurant par Apollon-Phébus ;
Tous, sur la lyre tétracorde
Infatigables escrimeurs,
Tous ayant du génie, — ou presque !
Sur la galère chatnoiresque
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
 
Chansonniers pleins d’irrévérence
Envers les pouvoirs établis,
Bardes hautains et mal polis,
De qui déjà l’exubérance
S’affirmait chez les imprimeurs
Et sous la voûte odéonesque.
Sur la galère chatnoiresque
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
 
C’était un mélange hermétique
Des produits les plus discordants ;
Symbolistes et décadents
Y coudoyaient l’art romantique ;
De Krysinska les yeus charmeurs
Y représentaient le beau sesque.
Sur la galère chatnoiresque
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
 
L’ivresse qui chauffait nos têtes
Était moins l’ivresse des pots
Que celle des joyeux propos ;
Le paradoxe des esthètes
Parmi les pipes des fumeurs
S’envolait en fine arabesque.
Sur la galère chatnoiresque
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
 
C’était Charles Cros, Fragerolle,
Maurice Rollinat, Champsaur,
(Alors sec comme un hareng saur),
Alphonse Allais, le Viveur drôle,
Ponchon qui donnait les primeurs
De sa verve funambulesque.
Sur la galère chatnoiresque
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
 
Jean Moréas, venu d’Athènes,
Jouy, Ferny, Meusy, Mac-Nab
Qui des « Foetus » était le dab,
Donnay, Goudeau, roi des Ruthènes,
Renommé parmi les humeurs
De Piot pour sa soif titanesque.
Sur la galère chatnoiresque
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
 
Léon Bloy, doux comme la teigne,
Le bon vieux maître Curnonsky,
Henri Gauthiers-Villars, de qui,
Le crâne eût pu servir d’enseigne,
— À cette époque ! — aux parfumeurs
Pour sa tignasse absalonesque.
Sur la galère chatnoiresque
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
 
...Si vous voulez que je repique.
Rien de plus facile ! Allons-y !
Tailhade, Marsolleau, l’épique
D’Esparbès, Jean Rameau, Crésy,
Haraucourt dont le vers faunesque
Bravait la police des mœurs.
Sur la galère chatnoiresque
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
 
C’est comme au front d’Éléonore,
Quand y en a plus y a Montoya,
Hyspa, Privas et Trimouillat,
Trimouillat dont la voix sonore
Nargue aux sirènes des steamers
Comme au verbe de Boudouresque.
Sur la galère chatnoiresque
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
 
Et ma liste est bien incomplète :
J’allais oublier le rayon
De ces poètes du crayon,
Rivière et Steinlen, — et Willette
Résumant toutes les clameurs
Humaines dans sa large fresque.
Sur la galère chatnoiresque
Nous étions quatre-vingts rimeurs.
 
 

Envoi


 
En votre honneur, troupe héroïque,
J’ai rimé ces doubles quatrains,
Comme en haine catégorique
Des aëdes contemporains,
De qui la Muse pédantesque
Distille l’ennui dont je meurs.
— De la galère chatnoiresque
Où sont les quatre-vingts rimeurs !...
 
 
 

II


 
Où sont-ils ? — Mais où sont les rêves
Et les ardeurs de nos vingt ans ?
Où sont les généreuses sèves
Dont se gonflait notre printemps ?
Où les chimères endiablées
Dont nos têtes étaient peuplées
Où, les joyeuses envolées
De notre rire puéril ?
Nos espérances où sont-elles ?
Mais où sont les feuilles nouvelles,
Et les premières hirondelles,
Et les boutons naissants d’avril ?
 
Où sont les mèches léonides
Dont nos fronts jeunes s’ombrageaient,
Noir maquis où les mains câlines
Des Célimènes fourrageaient ?
Où, les moustaches conquérantes,
Dont les pointes exhubérantes
Ne trouvaient point d’indifférentes
De Montmartre au Palais-Royal ?
Où, les solides mandibules
Dont nous tortorions sans scrupules
Les chairs plutôt duriuscules
Du vieux beefteck de l’Idéal ?
 
Qu’est devenu le divin prisme
D’insousciance et de gaîté
Qui nous colorait d’optimisme
La fâcheuse réalité ?
Ô Temps jaloux, vieillard morose,
Dis, qu’as-tu fait du prisme rose
Qui nous dissimulait la prose
De ce monde banal et bas,
Métamorphosant en pucelles
Les déjà mûres demoiselles
Qui transvidaient nos escarcelles
Dans la profondeur de leurs bas ?
 
Mais elles-mêmes, où sont-elles,
Les esthètes, à bandeaux plats,
Qui ne se montraient pas rebelles
À carder notre matelas
Les Myriems, les Vivianes,
Aussi souples que des lianes,
Les Brunehildes diaphanes,
Les Iseults de Ménilmontant ?
Où sont les candides maîtresses
De qui les expertes caresses
Savaient consoler nos détresses ?
— Mais où sont les neiges d’antan ?
 

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