Oscar V. de L. Milosz

Adramandoni, 1918


H



Le jardin descend vers la mer. Jardin pauvre, jardin sans fleurs, jardin
Aveugle. De son banc, une vieille vêtue
De deuil lustré, jauni avec le souvenir et le portrait,
Regarde s’effacer les navires du temps. L’ortie, dans le grand vide
 
De deux heures, velue et noire de soif, veille.
Comme du fond du cœur du plus perdu des jours, l’oiseau
De la contrée sourde pépie dans le buisson de cendre.
C’est la terrible paix des hommes sans amour. Et moi,

Moi je suis là aussi, car ceci est mon ombre ; et dans la triste et basse
Chaleur elle a laissé retomber sa tête vide sur
Le sein de la lumière ; mais
Moi, corps et esprit, je suis comme l’amarre

Prête à rompre. Qu’est-ce donc qui vibre ainsi en moi,
Mais qu’est-ce donc qui vibre ainsi et geint je ne sais où
En moi, comme la corde autour du cabestan
Des voiliers en partance ? Mère

Trop sage, éternité, ah laissez-moi vivre mon jour !
Et ne m’appelez plus Lémuel ; car là-bas
Dans une nuit de soleil, les paresseuses
Hèlent, les îles de jeunesse chantantes et voilées ! Le doux

Lourd murmure de deuil des guêpes de midi
Vole bas sur le vin et il y a de la folie
Dans le regard de la rosée sur les collines mes chères
Ombreuses. Dans l’obscurité religieuse les ronces

Ont saisi le sommeil par ses cheveux de fille. Jaune dans l’ombre
L’eau respire mal sous le ciel lourd et bas des myosotis.
Cet autre souffre aussi, blessé comme le roi
Du monde, au côté ; et de sa blessure d’arbre

S’écoule le plus pur désaltérant du cœur.
Et il y a l’oiseau de cristal qui dit mlî d’une gorge douce
Dans le vieux jasmin somnambule de l’enfance.
J’entrerai là en soulevant doucement l’arc-en-ciel

Et j’irai droit à l’arbre où l’épouse éternelle
Attend dans les vapeurs de la patrie. Et dans les feux du temps apparaîtront
Les archipels soudains, les galères sonnantes —
Paix, paix. Tout cela n’est plus. Tout cela n’est plus ici, mon fils Lémuel.

Les voix que tu entends ne viennent plus des choses.
Celle qui a longtemps vécu en toi obscure
T’appelle du jardin sur la montagne ! Du royaume
De l’autre soleil ! Et ici, c’est la sage quarantième

Année, Lémuel.
Le temps pauvre et long.
Une eau chaude et grise.
Un jardin brûlé.
 

Commentaire (s)
Déposé par Jérôme TERNYNCK le 11 mai 2017 à 15h44

Après avoir lu ce poème, en 1918, Paul Valéry écrivit à Milosz : « Cher Monsieur, une pièce me saisit entre toutes dans Adramandoni : "H", dédiée à Miss Barney. C’est un enchaînement de votre lecteur par la voix sans fin, terriblement profonde. On est pris par les images et jusqu’aux entrailles. Je n’ai jamais vu de texte si proche de l’être même. Il faudrait vous parler longtemps. Mais ce n’est pas l’heure. Merci, cher Monsieur. Je vous envoie l’expression de ma véritable admiration. P. Valéry. » (Autographe reproduit dans Les Lettres, n° spécial Milosz, 1959).
Note extraite de l’édition de l’anthologie poétique de O.V. de Milosz "La Berline arrêtée dans la nuit", aux éditions Gallimard, coll. Poésie, p.245.

[Lien vers ce commentaire]

Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Hеrеdiа : Lе Huсhiеr dе Νаzаrеth

Μаrbеuf : Αutаnt quе Vаliаnе аvаit dе bеаutés

Hаbеrt : «J’ассоmpаrе аu Sоlеil сеs bеаuх sоlеils d’Αmоur...»

Hаbеrt : «À l’оmbrе dеs mуrtеs vеrts...»

Μаrоt : Du соntеnt еn аmоurs

Μаrbеuf : Lе Sеin d’Αmаrаnthе

Rоnsаrd : «Si с’еst аimеr, Μаdаmе, еt dе јоur еt dе nuit...»

Rоnsаrd : «Αllеr еn mаrсhаndisе аuх Ιndеs préсiеusеs...»

Sсudérу : Lа Νуmphе еndоrmiе

Durаnt dе lа Βеrgеriе : «Βеаuх уеuх dоnt lа dоuсеur si dоuсеmеnt m’еnivrе...»

☆ ☆ ☆ ☆

*** : «Μоn pèrе а fаit fаirе un étаng...»

Μilоsz : Lе Соnsоlаtеur

Сhéniеr : «Étrаngеr, се tаurеаu, qu’аu sеin dеs mеrs prоfоndеs...»

Sаint-Ρоl-Rоuх : L’Épоuvаntаil

Μаrbеuf : Αutаnt quе Vаliаnе аvаit dе bеаutés

Hаbеrt : «Viеns, mа bеllе Flоrеllе, оù l’оmbrе nоir trеmblоtе...»

Riсtus : Sоnnеt : «Jе sаis un ruissеаu dоnt lе flоt сhаntоnnе...»

Hugо : Се qui sе pаssаit аuх Fеuillаntinеs vеrs 1813

Саrсо : Vеrlаiniеn

Rоnsаrd : «Αllеr еn mаrсhаndisе аuх Ιndеs préсiеusеs...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «J’аi сеttе nuit gоûté lеs plus dоuсеs dоuсеurs...» (Hаbеrt)

De Сосhоnfuсius sur Lе Flаmbеаu vivаnt (Βаudеlаirе)

De Μо sur Sur un Μаrbrе brisé (Hеrеdiа)

De Αdа еn Hérаldiе sur Sоnnеt dе lа lаnguе (Νоuvеаu)

De Сосhоnfuсius sur Μusulmаnеs (Νоuvеаu)

De Gаrdеur dе саnаrds sur Ρаul Sсаrrоn

De Vinсеnt sur «Si с’еst аimеr, Μаdаmе, еt dе јоur еt dе nuit...» (Rоnsаrd)

De Сurаrе- sur Sоnnеt : «Jе sаis un ruissеаu dоnt lе flоt сhаntоnnе...» (Riсtus)

De Сurаrе- sur Lе Sеin d’Αmаrаnthе (Μаrbеuf)

De Сurаrе- sur «Αllеr еn mаrсhаndisе аuх Ιndеs préсiеusеs...» (Rоnsаrd)

De Jеhаn sur «Lоrsquе l’еnfаnt pаrаît...» (Hugо)

De V. Hugо sur Lе Gigоt (Ρоnсhоn)

De Snоwmаn sur Βаllаdе dеs сélébrités du tеmps јаdis (Βаnvillе)

De Εsprit dе сеllе sur Sœur équivоquе (Sеgаlеn)

De Сhristiаn sur L’ânе étаit pеtit (Jаmmеs)

De Сhristiаn sur Rimbаud

De Gаrdiеn dеs оiеs sur Μоn tеstаmеnt (Ρirоn)

De Εsprit dе сеllе sur Μаriа Gаrсiа (Βаnvillе)

De mаuguеg sur «Ιl plеut sur lа mеr, lеntеmеnt...» (Hаrаuсоurt)

De ΜаdаmеСоnnаssе sur «Соmbiеn quе tоn Μаgnу аit lа plumе si bоnnе...» (Du Βеllау)

De Vinсеnt sur Féеriе (Vаlérу)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе