Oscar V. de L. Milosz


Le Consolateur


 
Lorsque je pense à Vous, à Vous, ô ma vieillesse,
Cher souvenir menteur d’un bonheur inconnu,
Beau septembre du cœur, amoureuse sagesse,
Fantôme pardonnant d’un passé vide et nu,
Lorsque je pense à Vous, grande amie, ô vieillesse,
 
L’ombre d’un étranger qui ressemble à ma vie
Me conte à sa façon l’histoire de mon cœur
Et je prête, boudeur, une oreille ravie
Aux légendes sans fin de ce tendre flatteur
De ce cher étranger qui ressemble à ma vie.
 
Je veux taire son nom : le son en est étrange
Comme un regard du jour filtrant dans un tombeau,
Puissant comme le bruit d’un coup d’aile de l’Ange,
Apaisant comme la senteur du nélumbo.
Repose dans mon cœur, chère musique étrange.
 
Que me contez-vous là d’une voix de mirage,
Faibles lèvres d’écho de mon jeune flatteur ?
Est-ce donc là ma vie, est-ce là mon visage ?
C’est trop pur, trop brillant pour ce nocturne cœur.
Que me contes-tu là, chaste voix de mirage ?
 
Mais le cruel charmeur ne daigne pas m’entendre.
Quand je lui dis : tu mens, ce cœur n’a pas aimé.
Il répond à mon cri par un rire si tendre
Qu’il semble que s’effeuille en nymphéa de mai
La bouche du charmeur qui ne veut pas m’entendre.
 
Il poursuit : et l’essaim de paroles ailées
Bourdonne éperdûment autour du cœur mortel
Et se pose parfois sur ses feuilles brûlées,
Comme pour y chercher un vestige de miel.
Ainsi je suis le vol des paroles ailées.
 
Tant qu’enfin l’enchanteur m’apprend à reconnaître
Un passé fabuleux fait de tendres instants,
De serments inouïs et d’heures qui, peut-être,
N’ont jamais fait sonner le triste cœur du temps ;
Ainsi mon enchanteur m’apprend à reconnaître
 
Une âme de mon âme, une vie inconnue,
Un printemps de légende, un fastueux été,
Des frères et des sœurs étrangers à ma vue,
Des jours édéniens qui n’ont jamais été.
Et si je doute un peu de ma vie inconnue,
 
J’entends : « Qu’il est donc vil le souci qui te ronge !
N’est-il pas plus charmant que la Réalité
Ce monde si léger, ce caressant mensonge,
Ce pleur de fard tombé des yeux de la Beauté ?
Éloigne de ton cœur le souci qui le ronge !
 
Contemple avec amour tes flottantes collines
Ces épaves du soir sur l’océan des jours ;
Dormeur environné d’apparences câlines,
Laisse de ton destin s’effacer les contours
Avec le doux profil des lointaines collines.
 
Qu’elle m’apparaît grande et maternelle et sage
Celle qui doit un jour t’endormir sur son sein !
Une noble pensée éclaire son visage :
Son doux souffle, surpris par le froid du matin,
Monte en nuages purs. Ô maternelle, ô sage !
 
Quel dieu t’a donc promis des heures plus réelles ?
Quel froment te faut-il pour apaiser ta faim ?
Aime les cœurs changeants et les pierres mortelles
Et ces grands souvenirs qui, semblables au vin,
Peuplent ton cœur dormant de formes irréelles.
 
Jadis, aux conviés réunis sous les lampes
Tu ne demandais pas s’ils avaient soif et faim.
Tu déchirais les fleurs qui me serraient les tempes
Et tu les secouais en riant dans le vin.
Mais le soleil mystique a fait pâlir les lampes.
 
Un temps pur est venu, silencieux et grave.
Les fleurs ne cachent plus les beaux fruits du festin,
Et des mains de ta vie, autrefois mon esclave,
Frère, tu prends toi-même et le pain et le vin
Pour me les présenter, silencieux et grave.
 
Car tu sais maintenant que le sel de la vie
N’est pas dans le renom, la puissance ou l’amour
Mais dans ce pur bonheur, respecté de l’envie
De marcher droit et fier jusqu’au déclin du jour
Sans même demander où mène cette vie.
 
Ce que nous pressentons, il ne faut pas le dire ;
Nos frères et nos sœurs ne le comprendraient pas.
Gardons-nous de mêler à leur danse, à leur rire
L’écho surnaturel des accents de Là-Bas...
Ce que nous pressentons, il ne faut pas le dire. »
 
Il se tait et confie à la vague apaisée
De mon sein le sommeil de sa tête d’enfant,
Léger comme ces vents qu’à travers leur rosée
Baisent les jeunes fleurs. Sur mon sein maintenant
Il dort comme le ciel sur la vague apaisée.
 

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