Oscar V. de L. Milosz

Symphonies, 1915


Symphonie inachevée


 
 

I


 
Tu m’as très peu connu là-bas, sous le soleil du châtiment
Qui marie les ombres des hommes, jamais leurs âmes,
Sur la terre où le cœur des hommes endormis
Voyage seul dans les ténèbres et les terreurs, et ne sait pas vers quel pays.
 
C’était il y a très longtemps — écoute, amer amour de l’autre monde —
C’était très loin, très loin — écoute bien, ma sœur d’ici —
Dans le Septentrion natal où des grands nymphéas des lacs
Monte une odeur des premiers temps, une vapeur de pommeraies de légende englouties.
 
Loin de nos archipels de ruines, de lianes, de harpes,
Loin de nos montagnes heureuses.
— Il y avait la lampe et un bruit de haches dans la brume,
Je me souviens,
 
Et j’étais seul dans la maison que tu n’as pas connue,
La maison de l’enfance, la muette, la sombre,
Au fond des parcs touffus où l’oiseau transi du matin
Chantait bas pour l’amour des morts très anciens, dans l’obscure rosée.
 
C’est là, dans ces chambres profondes aux fenêtres ensommeillées
Que l’ancêtre de notre race avait vécu
Et c’est là que mon père après ses longs voyages
Était venu mourir.
 
J’étais seul et, je me souviens,
C’était la saison où le vent de nos pays
Souffle une odeur de loup, d’herbe de marécage et de lin pourrissant
Et chante de vieux airs de voleuse d’enfants dans les ruines de la nuit.
 
 
 

II


 
Le dernier soir était venu et avec lui la fièvre
L’insomnie et la peur. Et je ne pouvais pas me rappeler ton nom.
La garde était sans doute allée au presbytère
Car la lanterne n’était plus sur l’escabeau.
 
Tous nos anciens serviteurs étaient morts ; leurs enfants
Avaient émigré ; j’étais un étranger
Dans la maison penchée
De mon enfance.
 
L’odeur de ce silence était celle du blé
Trouvé dans un tombeau ; et tu connais sans doute
Cette mousse des lieux muets, sœur des ensevelis
Couleur de lune mûre et basse sur Memphis.
 
J’avais longtemps couru le monde avec mon frère
Sans repos ; j’avais veillé avec l’angoisse
Dans toutes les auberges de ce monde. Maintenant, j’étais là,
Tête blanche déjà comme le frère nuage. Et il n’y avait plus personne.
 
L’écho d’un pas, le trot de la vieille souris m’eût été doux,
Car ce qui me mangeait le cœur ne faisait pas de bruit.
J’étais comme la lampe de la mansarde au petit jour,
Comme le portrait dans l’album de la prostituée.
 
Parents et amis étaient morts. Toi, ma sœur, tu étais plus loin
Que le halo dont se couronne en janvier clair
La mère de la neige. Et tu me connaissais à peine.
Quand tu parlais, je tressaillais d’entendre la voix de mon cœur.
 
Mais tu ne m’avais rencontré qu’une fois, une seule,
Dans la lumière étrange des lampes d’apparat
Entre les fleurs de nuit, et il y avait là des courtisans dorés
Et je ne dis adieu qu’à ton reflet dans le miroir.
 
La solitude m’attendait avec l’écho
Dans l’obscure galerie. Une enfant était là
Avec une lanterne et une clef
De cimetière. L’hiver des rues
 
Me souffla une odeur misérable au visage.
Je me croyais suivi par ma jeunesse en pleurs ;
Mais sous la lampe et mon Hypérion sur les genoux,
La vieillesse était assise : et elle ne leva pas la tête.
 
 
 

III


 
Écoute bien, ma sœur d’ici. C’était la vieille chambre bleue
De la maison de mon enfance.
J’étais né là.
C’est là aussi
 
Que m’apparut jadis, dans le recueillement de la vigile,
Mon premier arbre de Noël, cet arbre mort devenu ange
Qui sort de la profonde et amère forêt,
Qui sort tout allumé des vieilles profondeurs
 
De la forêt glacée et chemine tout seul,
Roi des marais neigeux, avec ses feux follets
Repentis et sanctifiés, dans la belle campagne silencieuse et blanche :
Et voici les fenêtres d’or de la maison de l’enfant sage.
 
Vieux, très vieux jours ! si beaux, si purs ! c’était la même chambre
Mais froide pour toujours, mais muette, mais grise.
Elle semblait avoir à jamais oublié
Le feu et le grillon des anciennes veillées.
 
Il n’y avait plus de parents, plus d’amis, plus de serviteurs !
Il n’y avait que la vieillesse, le silence et la lampe.
La vieillesse berçait mon cœur comme une folle un enfant mort,
Le silence ne m’aimait plus. La lampe s’éteignit.
 
Mais sous le poids de la Montagne des ténèbres
Je sentis que l’Amour comme un soleil intérieur
Se levait sur les vieux pays de la mémoire et que je m’envolais
Bien loin, bien loin, comme jadis, dans mes voyages de dormeur.
 
 
 

IV


 
— « C’est le troisième jour. » — Et je tressaillis, car la voix
Me venait de mon cœur. Elle était la voix de ma vie.
— « C’est le troisième jour. » — Et je ne dormais plus, et je savais que l’heure
De la prière du matin était venue. Mais j’étais las
 
Et je pensais aux choses que je devais revoir ; car c’était là
L’archipel séduisant et l’île du Milieu,
La vaporeuse, la pure qui disparut jadis
Avec le tombeau de corail de ma jeunesse
 
Et s’assoupit aux pieds du cyclope de lave. Et devant moi,
Sur la colline, il y avait le château d’eau avec
Les lianes d’Éden et les velours de vétusté
Sur les degrés usés par les pieds de la lune ; et là, à droite,
 
Dans la belle éclaircie au mitan du bocage,
Les ruines couleur de soleil ! et là, point de passage
Secret ! car j’ai erré dans cette thébaïde
Avec l’amour muet, sous le nuage de minuit. Je sais
 
Où sont les mûres les plus sombres ; l’herbe haute
Où la statue frappée a caché son visage
Est mon amie et les lézards savent depuis longtemps
Que je suis messager de paix, qu’il ne tonne jamais
 
Dans le nuage de mon ombre. Ici tout m’aime
Car tout m’a vu souffrir. — « C’est le troisième jour.
Lève-toi, je suis ta dormeuse de Memphis,
Ta mort au pays de la mort, ta vie au pays de la vie.
 
La très-sage, la méritée »...
 

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