Oscar V. de L. Milosz

Les Sept Solitudes, 1906


Un chant d’adieu devant la mer


 
Le soir où j’ai connu le son de votre voix
Hermia ! — il pleuvait pour les tristes, — il faisait si froid pour les pauvres...
Nous étions des passants perdus dans les brumes jaunes
D’une ville oubliée, cimetière sans croix.
 
Les regrets du jour, les espoirs du lendemain
Mouraient en paroles étrangères sur nos lèvres ;
Nous pensions : quel sera son visage dans le matin ?
Des voix mortes chantaient dans les tavernes.
 
Et nous voici devant la mer, devant la mer qui ne peut pas
Mourir. — Votre amour est une ombre sur un chemin de hasard,
Dans le paysage décoloré du souvenir
Quelqu’un s’arrête et dit : c’était il y a trente ans...
 
Votre forme est le dernier songe d’un malade
Que je ne connais pas et dont je ne verrai
Jamais la tombe. Je sais seulement qu’une pluie froide
D’extrême novembre enlinceule une contrée
 
De chagrin : une veilleuse hésite et s’éteint
Dans la plus pauvre chambre d’une maison maussade
Et vous vivez là, dans le dernier rêve d’un malade,
Quelque part, quelque part très loin, où ne conduit nul chemin...
 
Votre voix d’hiver, brumeuse lointaine et lente,
Agonise au déclin apaisé de mon cœur
Comme un chant perdu de pêcheurs
Au large de la mer dolente.
 
Votre présence est la lumière trouble que voient
Les yeux fermés de ceux qui pleurent leur enfance
Les voyages très anciens, les haltes
Dans un grand silence.
 
Votre fantôme est la ville nocturne où rien ne me retient,
La ville anonyme où l’heure d’auberge fut très lente
Et que je quitte pourtant avec des larmes
Et des regards d’adieux sans espoir vers les lampes.
 
Vos yeux sont les fenêtres nues et sans pensées
Des faubourgs froids où n’aboutit que le hasard,
Des faubourgs trop larges qu’on ne peut traverser
Sans murmurer le nom d’un absent ou d’un mort.
 
Et nous voici devant la mer avec nos âmes d’accalmie.
Je fus une heure sans voix aux cadrans de vos rêves,
Un jour de solitude, une nuit d’insomnie,
Mensonge de désir qui tâtonne et s’achève.
 
Vous fûtes la chanson d’un extrême autrefois,
Entendue au pays de toutes les enfances,
Un air navré, sommeil du cœur, pensée du silence,
Une plainte de flûtes sourdes et jaunies au profond des bois.
 
— Au clair d’une lune froide et voilée comme la face
De la pitié, quand la pitié songe à sa propre douleur,
J’ai vu l’amour passer avec les songes qui passent
Près des bosquets bleus de la maison du bonheur ;
 
Dans le chemin des saules pleureurs je l’ai vu passer.
Sa tendresse est l’heure où les sourires du retour
De vesper se rencontrent avec le dernier regard du jour
Dans le sommeil aux yeux ouverts de la rosée.
 
Son visage, dans la lumière de la mort,
Est fait de sons de luth qui se sont arrêtés,
En matière de songe et forme de beauté ;
La brise en ses cheveux agonise d’accords.
 
Ses parfums font songer aux jardins envahis
Par les fleurs de sommeil, d’ombre et de souvenir,
Aux vieux soleils d’octobre en d’étranges pays
Dont le nom est une chanson qui fait dormir.
 
Sa forme est la clarté des lointaines averses
Du soir ; ses grands bijoux voilés ont la couleur
De la pluie assoupie au cœur des fleurs que berce
Le premier vent d’automne en robe de malheur.
 
Ses yeux d’ange malade épris de sa souffrance
Sont des lacs lourds où meurt la tendresse infinie
D’un soir qu’ensevelit déjà tout le silence
Mais qui frissonne encor d’un déclin d’harmonies.
 
Sa chevelure est tiède ainsi que la poussière
Des noctuelles d’or dans la lune moirée
Et le battement large et lent de ses paupières
Est un essaim dormant de mirtils des forêts.
 
Je le trouvai plus loin endormi sur les sables
Mollement caressés de lunaires tiédeurs ;
Le charme ténébreux de l’indéfinissable
Me chuchota son nom dans les reflux pleureurs
 
Je le couvris d’un chaud manteau de somnolence
Brodé de vieux étés fastueux et ternis,
Frangé de soleils morts aux traînes de silence
Et déployant des ciels tachés d’oiseaux jaunis.
 
Il me fut douloureux mais douloureux à peine
Comme un adieu d’enfant vers de candides mers ;
Des somnifères fleurs qui brûlaient son haleine
L’encens voilait ses yeux aux languides éthers.
 
Ses perles chatoyaient d’orients ineffables
Rêvés par les vieillards, créés par les enfants,
Et dans le demi-jour du bleu berceau des fables
Il sourit à mon cœur orphelin du vieux temps.
 
À l’heure où la mort blanche et profonde se couche
Sur les fleurs et les eaux, mon tendre ennui d’été
Se penchant vers ses yeux, étoiles du Léthé,
Goûta du sommeil pourpre aux pavots de sa bouche.
 
Et je lui dis là-bas, sous les saules bruissants :
J’ai peur de tes chansons qui s’achèvent en thrènes ;
Je sens souffrir ma vie au profond de tes veines,
Ton mirage sommeille au secret de mon sang.
 
Dans tes chers yeux, Saanas de langueur des musiques,
Gardiens enchantés du trésor ébloui
De la lune captive au sein des mers persiques
J’ai vu brûler l’amour de la nuit pour la nuit.
 
— Il sourit à son sourire dans le puits, cueillit la fadeur
D’une rose sans âme aux pétales de corail.
Une perle de sang fut son présent de fiançailles.
Je l’ai vu passer avec la lumière des fleurs.
 
Viendra-t-il reprocher à mon indifférence,
Automne et calme plat sur des mers sans trésors,
Ce vide et cet éclat d’hiver et de silence
Qu’ont les miroirs tendus vers les lèvres des morts ?
 
Tout cela est si vieux. Tout cela est d’hier,
Une morne quiétude de fin de maladie
Endort mon souvenir, stérile azur d’hiver Où votre pâleur est une lune de midi.
 
Vous ne fûtes qu’un son de cloche pauvre et doux
Au clocher de toujours où l’oubli est le sonneur.
La maison du bonheur est plus vieille d’une heure
C’est tout ce que peuvent dire les sages et les fous.
 
L’esclavage de l’âme est long mais le règne du rêve est court.
Avec les battements insensés de mon cœur
J’ai cloué votre image à la croix de l’amour.
Voudriez-vous ressusciter dans la douleur ?
 
Nous n’avons plus rien, pas même le droit de nous plaindre : le mois
Des remembrances n’a-t-il pas été juillet ?
Ses jours n’ont-ils pas lui, pour vous comme pour moi,
Dans les crêpes de sa tristesse ensoleillée ?
 
N’a-t-il pas fait pleurer, pour bercer nos angoisses,
Le départ éternel de ses fleuves nacrés,
Et dans les sentiers bleus où nos traces s’effacent,
N’a-t-il pas répondu dans l’écho des forêts ?
 
Hélas, là-bas, là-bas, où dans l’opaque soleil de rêve
Les rouges lambeaux des jardins désenchantés
Jonchent les estuaires du vent, comme autrefois mes lèvres
S’effeuillaient sur l’eau sans frisson de votre clarté,
 
Là-bas, là-bas où la fuite immobile des oiseaux d’été
Hésite en une courbe molle avant de s’effacer
Pour toujours ; là-bas loin où la réalité
N’est que le plus proche des mille déserts du passé.
 
Là-bas si loin où les tulles pourprés du jour
Dans un signal d’adieu nonchalamment ondulent,
Aventurier des mers d’éternel crépuscule,
Oublieux des départs, oublieux des retours,
 
Rouge terriblement dans la mort du soleil,
Toutes voiles dehors dans l’insensé silence,
Le vaisseau vermoulu de l’ennui se balance
Avec ses exilés malades de sommeil.
 
Il ne descendra plus dans les brises qui tentent
Les oiseaux chatoyants du Sud vers la splendeur
Des tropiques de rêve aux vagues éclatantes,
Des rives où la mer expire sur les fleurs.
 
Il n’ira plus, berceau d’heureuses insomnies,
Troubler le calme-plat jonché d’astres défunts,
De l’heure où les échos meurent en symphonies,
Dans les jardins fanés d’un lointain de soupirs.
 
Il n’ira plus dormir aux ports de quiétude
Le sépulcre flottant de mes anciens espoirs,
Épouvantail des lourds oiseaux de solitude ;
Les phares inconnus le hèlent dans le soir ;
 
Ses lanternes parmi la mer sont la douleur
Des yeux béants éclos dans les miroirs des folles ;
Les régions de la mort dérangent ses boussoles ;
Blancs symboles de paix ou signes de malheur
 
Rouges comme le deuil des jours ses longs drapeaux
Bruissants de sel dorment oubliés dans la cale.
Navire d’autrefois, jouet des mers fatales
Si loin de moi, si loin des plages du repos !
 
Le voyez-vous qui monte entre les deux mirages
D’une lune de cendre et d’un soleil figé
Dans le vent mordoré des automnes sauvages
Le vaisseau que mon âme a peuplé d’étrangers ?
 
Donnez-moi vos yeux, fantômes des étoiles de mon rêve
Pour la dernière fois, aux sons des cloches du départ,
Et vos cheveux de flamme triste, dans le vent de la mer,
Et vite, et vite, car il est tard.
 
Nous voici sans espoir devant la mer éteinte.
Pour la dernière fois dans la brume du port
Prononcez lentement, sans colère et sans feinte,
Un mot quelconque où chante un peu de doux remords.
 
Je voudrais voir en vous la morte que vous serez,
Si frêle dans la pitié de la grande nuit pâle,
Avec le mouvement des lumières sépulcrales
Sur votre froid visage ancien aux yeux fermés ;
 
Je voudrais être un chœur de musiques très vieilles,
Un fantôme de chant dans votre berceau d’oubliée,
La voix de la mer qui console ses noyés
Dans les grands lits de plantes froides, loin du soleil.
 
Je voudrais vous enlinceuler de passion, m’acharner
Sur votre léthargie, imposer à vos fières
Attitudes le geste adorant des prières,
Vous posséder dans l’infini, vous façonner
 
Dans l’abandon d’un grand sommeil, comme une terre
Docile et chaude sous les doigts des inspirés,
Sarcler dans un baiser de sang votre colère,
Être à vous comme le soupir est au regret ;
 
Ne voir de vous, pour un instant, que votre forme ;
Oublier vos regards, votre souffle, le bruit
De votre cœur et de vos veines qui s’endorment,
Pouvoir dire : c’était le monde, et je l’ai détruit...
 
Oh, ce n’est rien, — c’est le signal du départ, dans la nuit...
 

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