Jean Molinet



 
                            VÉRITÉ
 
Princes puissants, qui trésors affinez
Et ne finez de forger grands discours,
Qui dominez, qui le peuple aminez,
Qui ruminez, qui gens persécutez,
Et tourmentez les âmes et les corps,
Tous vos recours sont de piteux ahors,
Vous êtes hors d’excellence boutés :
Pauvres gens sont à tous lés rebutés.

Que faites-vous, qui perturbez le monde
Par guerre immonde et criminels assauts,
Qui tempêtez et terre et mer parfonde
Par feu, par fronde et glaive furibonde,
Si qu’il n’abonde aux champs que vieilles saulx ?
Vous faites sauts et mangez bonhommots,
Villes, hameaux et n’y sauriez forger
La moindre fleur qui soit en leur verger.

Êtes-vous dieux, êtes-vous demi-dieux,
Argus plein d’yeux, ou anges incarnés ?
Vous êtes faits, et nobles et gentieux,
D’humains outils, en ces terrestres lieux,
Non pas ès cieux, mais tous de mère nés ;
Battez, tonnez, combattez, bastonnez
Et hutinez, jusques aux têtes fendre :
Contre la mort nul ne se peut défendre.

Tranchez, coupez, détranchez, découpez,
Frappez, happez bannières et barons,
Lancez, heurtez, balancez, behourdez,
Quérez, trouvez, conquérez, controuvez,
Cornez, sonnez trompettes et clairons,
Fendez talons, pourfendez orteillons,
Tirez canons, faites grands espourris :
Dedans cent ans vous serez tous pourris.

[...]

On trouve aux champs pastoureaux sans brebis,
Clercs sans habits, prêtres sans bréviaire,
Châteaux sans tours, granges sans fourragis,
Bourgs sans logis, étables sans seulis,
Chambres sans lits, autels sans luminaire,
Murs sans parfaire, églises sans refaire,
Villes sans maire et cloîtres sans nonnettes :
Guerre commet plusieurs faits déshonnêtes.

Chartreux, chartiers, charretons, charpentiers,
Moutons, moustiers, manouvriers, marissaux,
Villes, vilains, villages, vivandiers,
Hameaux, hotiers, hôpitaux, hôteliers,
Bouveaux, bouviers, bosquillons, bonhommots,
Fourniers, fourneaux, fèves, foins, fleurs et fruits
Par vos gens sont indigents ou détruits.

Par vos gens sont laboureurs lapidés,
Cassis cassés, confrères confondus,
Galants gallés, gardineurs gratinés,
Rentiers robés, receveurs rançonnés,
Pays passés, paysans pourfendus,
Abbés abus, appentis abattus,
Bourgeois battus, baguettes butinées,
Vieillards vannés et vierges violées.

Que n’est exempt de ces cruels débats
Le peuple bas à vos guerres soumis !
Il vous nourrit, vous ne le gardez pas
Des mauvais pas, mais se trouve plus las
Dedans vos lacs que pris des ennemis ;
Il est remis de ses propres amis,
Perdu et mis à tourments éprouvés :
Il n’est tenchon que de voisins privés.

Pensez-vous point que de vos grands desroix
Au roi des rois il vous faut rendre compte ?
Vos pillards ont pillé, par grands effrois,
Chapes, orfrois d’église et cloche et croix,
Comme je crois et chacun le raconte,
Dieu, roi et comte et vicaire et vicomte,
Comtesse et comte et roi et roinotte,
Au départir faudra compter à l’hôte.

De sainte Église êtes vous gardiens
Quotidiens, vous y devez regards ;
Mais vous mangez, en boutant le doy ens,
Docteurs, doyens, chapitres, citoyens,
Gerbes, liens, greniers, gardins et gars :
Gouges et gars, garnements et esgars
Sous leurs hangars ont tout gratté si net
Qu’on ne voit grain en gar n’en gardinet.

Lisez partout, vous verrez en chronique,
Bible authentique, histoires et hauts faits
Que toutes gens qui, par fait tyrannique,
Pillent relique, église catholique
Ou paganique, endurent pesants faix ;
D’honneurs défaits, sourds, bossus, contrefaits
Ou déconfits sont en fin de leurs jours :
Qui qui paie, Dieu n’accroit pas toujours.

Oyez-vous point la voix des pauvres gens,
Des indigents péris sans allégeance,
Des laboureurs qui ont perdu leurs champs,
Des innocents, orphelins impotents,
Qui mal contents crient à Dieu vengeance ?
Vieillesse, enfance, air, feu, fer, florissance,
Brute naissance et maint noble édifice
Sont vrais témoins de votre maléfice.

Du firmament le grand cours cessera,
Le ciel sera cornu sans être rond,
Jamais en mer, fleuve n’arrivera,
Plomb nagera, le feu engèlera,
Glace ardera, cabillauds voleront,
Bœufs parleront, les femmes se tairont,
Et si seront monts et vaux tous unis,
Si vos méfaits demeurent impunis.

[...]
 


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