Musset

Poésies nouvelles, 1850


À la Mi-Carême


 
 

I


 
Le carnaval s’en va, les roses vont éclore ;
Sur les flancs des coteaux déjà court le gazon.
Cependant du plaisir la frileuse saison
Sous ses grelots légers rit et voltige encore,
Tandis que, soulevant les voiles de l’aurore,
Le Printemps inquiet paraît à l’horizon.
 
 

II


 
Du pauvre mois de mars il ne faut pas médire,
Bien que le laboureur le craigne justement :
L’univers y renaît ; il est vrai que le vent,
La pluie et le soleil s’y disputent l’empire.
Qu’y faire ? Au temps des fleurs, le monde est un enfant ;
C’est sa première larme et son premier sourire.
 
 

III


 
C’est dans le mois de mars que tente de s’ouvrir
L’anémone sauvage aux corolles tremblantes.
Les femmes et les fleurs appellent le zéphyr ;
Et du fond des boudoirs les belles indolentes,
Balançant mollement leurs tailles nonchalantes,
Sous les vieux marronniers commencent à venir.
 
 

IV


 
C’est alors que les bals, plus joyeux et plus rares,
Prolongent plus longtemps leurs dernières fanfares ;
À ce bruit qui nous quitte, on court avec ardeur ;
La valseuse se livre avec plus de langueur :
Les yeux sont plus hardis, les lèvres moins avares,
La lassitude enivre, et l’amour vient au cœur.
 
 

V


 
S’il est vrai qu’ici-bas l’adieu de ce qu’on aime
Soit un si doux chagrin qu’on en voudrait mourir,
C’est dans le mois de mars, c’est à la mi-carême,
Qu’au sortir d’un souper un enfant du plaisir
Sur la valse et l’amour devrait faire un poème,
Et saluer gaiement ses dieux prêts à partir.
 
 

VI


 
Mais qui saura chanter tes pas pleins d’harmonie,
Et tes secrets divins, du vulgaire ignorés,
Belle Nymphe allemande aux brodequins dorés ?
Ô Muse de la valse ! ô fleur de poésie !
Où sont, de notre temps, les buveurs d’ambroisie
Dignes de s’étourdir dans tes bras adorés ?
 
 

VII


 
Quand, sur le Cithéron, la Bacchanale antique
Des filles de Cadmus dénouait les cheveux,
On laissait la beauté danser devant les dieux ;
Et si quelque profane, au son de la musique,
S’élançait dans les chœurs, la prêtresse impudique
De son thyrse de fer frappait l’audacieux.
 
 

VIII


 
Il n’en est pas ainsi dans nos fêtes grossières ;
Les vierges aujourd’hui se montrent moins sévères,
Et se laissent toucher sans grâce et sans fierté.
Nous ouvrons à qui veut nos quadrilles vulgaires ;
Nous perdons le respect qu’on doit à la beauté.
Et nos plaisirs bruyants font fuir la volupté.
 
 

IX


 
Tant que régna chez nous le menuet gothique,
D’observer la mesure on se souvint encor.
Nos pères la gardaient aux jours de Thermidor,
Lorsqu’au bruit des canons dansait la République,
Lorsque la Tallien, soulevant sa tunique,
Faisait, de ses pieds nus craquer les anneaux d’or.
 
 

X


 
Autres temps, autres mœurs ; le rythme et la cadence
Ont suivi les hasards et la commune loi.
Pendant que l’univers, ligué contre la France,
S’épuisait de fatigue à lui donner un roi,
La valse d’un coup d’aile a détrôné la danse.
Si quelqu’un s’en est plaint, certes, ce n’est pas moi.
 
 

XI


 
Je voudrais seulement, puisqu’elle est notre hôtesse,
Qu’on sût mieux honorer cette jeune déesse.
Je voudrais qu’à sa voix on pût régler nos pas,
Ne pas voir profaner une si douce ivresse,
Froisser d’un si beau sein les contours délicats,
Et le premier venu l’emporter dans ses bras.
 
 

XII


 
C’est notre barbarie et notre indifférence
Qu’il nous faut accuser ; notre esprit inconstant
Se prend de fantaisie et vit de changement ;
Mais le désordre même a besoin d’élégance ;
Et je voudrais du moins qu’une duchesse, en France,
Sût valser aussi bien qu’un bouvier allemand.
 

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Hugо : Guitаrе : «Gаstibеlzа, l’hоmmе à lа саrаbinе...»

Τаvаn : Lа Rоndе dеs mоis

Gаutiеr : Lеs Αссrосhе-сœurs

Fоurеst : Ρsеudо-sоnnеt plus spéсiаlеmеnt truсulеnt еt аllégоriquе

Gilkin : Lа Саpitаlе

Ιwаn Gilkin

Fоurеst : Ρsеudо-sоnnеt аfriсаin еt gаstrоnоmiquе

Βоukау : Τu t’еn irаs lеs piеds dеvаnt

☆ ☆ ☆ ☆

Соuté : Lе Сhаmp d’ nаviоts

Lа Сеppèdе : «Ô Ρèrе dоnt јаdis lеs mаins industriеusеs...»

Βruаnt : Соnаssе

Sсhwоb : Βоuts rimés

Fоurеst : Unе viе

Сrоs : Sоnnеt : «Βiеn quе Ρаrisiеnnе еn tоus pоints, vоus аvеz...»

Fоurеst : Ιphigéniе

Riсtus : Βеrсеusе pоur un Ρаs-dе-Сhаnсе

Fоurеst : Flеurs dеs mоrts

Cоmmеntaires récеnts

De Flоrbеlа Εspаnса sur «Ô musе inсоrrigiblе, оù fаut-il quе tu аillеs !...» (Rоllinаt)

De Сосhоnfuсius sur Αuјоurd’hui, hiеr, dеmаin (Siеfеrt)

De sуnсhrоniсité sur Lе Rоi Rеnаud (***)

De Jоhn Kеаts sur «Sur lе bоrd d’un bеаu flеuvе Αmоur аvаit tеndu...» (Μаgnу)

De Сосhоnfuсius sur Lе Сhrist аuх Οliviеrs (Νеrvаl)

De Сосhоnfuсius sur «Quаnd Jоdеllе аrrivа sоufflаnt еnсоr sа pеinе...» (Αubigné)

De Lа Μusérаntе sur Lеs Αspеrgеs (Rоllinаt)

De Αllis sur Épitаphе (Νоuvеаu)

De Βоnјоur tristеssе sur Τu t’еn irаs lеs piеds dеvаnt (Βоukау)

De Μаrl’hаinе sur Соnаssе (Βruаnt)

De Gаrсе’sоnnе sur «Νаturе еst аuх bâtаrds vоlоntiеrs fаvоrаblе...» (Du Βеllау)

De Νаdiа sur Εnсоrе сеt аstrе (Lаfоrguе)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Μоn Βisаïеul (Βеrtrаnd)

De Сhаrlеs Ρоrnоn sur Vоуеllеs (Rimbаud)

De Сhаrlеs Ρоrnоn sur Lа Viе аntériеurе (Βаudеlаirе)

De Vinсеnt sur Sоnnеt à mоn аmi R... (Αrvеrs)

De Vinсеnt sur Lеs Étоilеs blеuеs (Rоllinаt)

De lасоtе sur Lа nеigе еst bеllе (Riсhеpin)

De Vinсеnt sur Lа grоssе dаmе сhаntе... (Ρеllеrin)

De Kеinеr sur «Βоnnе аnnéе à tоutеs lеs сhоsеs...» (Gérаrd)

De Сhristiаn sur «Βiеnhеurеuх sоit lе јоur, еt lе mоis, еt l’аnnéе...» (Μаgnу)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе