Musset

Poésies nouvelles, 1850


La Nuit de décembre


 
 

LE POÈTE


 
      Du temps que j’étais écolier,
      Je restais un soir à veiller
      Dans notre salle solitaire.
      Devant ma table vint s’assoir
      Un pauvre enfant vêtu de noir,
      Qui me ressemblait comme un frère.
 
      Son visage était triste et beau :
      À la lueur de mon flambeau,
      Dans mon livre ouvert il vint lire.
      Il pencha son front sur sa main,
      Et resta jusqu’au lendemain,
      Pensif, avec un doux sourire.
 
      Comme j’allais avoir quinze ans,
      Je marchais un jour, à pas lents,
      Dans un bois, sur une bruyère.
      Au pied d’un arbre vint s’assoir
      Un jeune homme vêtu de noir,
      Qui me ressemblait comme un frère.
 
      Je lui demandai mon chemin ;
      Il tenait un luth d’une main,
      De l’autre un bouquet d’églantine.
      Il me fit un salut d’ami,
      Et, se détournant à demi,
      Me montra du doigt la colline.
 
      À l’âge où l’on croit à l’amour,
      J’étais seul dans ma chambre un jour,
      Pleurant ma première misère.
      Au coin de mon feu vint s’assoir
      Un étranger vêtu de noir,
      Qui me ressemblait comme un frère.
 
      Il était morne et soucieux ;
      D’une main il montrait les cieux,
      Et de l’autre il tenait un glaive.
      De ma peine il semblait souffrir,
      Mais il ne poussa qu’un soupir,
      Et s’évanouit comme un rêve.
 
      À l’âge où l’on est libertin,
      Pour boire un toast en un festin,
      Un jour je soulevais mon verre.
      En face de moi vint s’assoir
      Un convive vêtu de noir,
      Qui me ressemblait comme un frère.
 
      Il secouait sous son manteau
      Un haillon de pourpre en lambeau,
      Sur sa tête un myrte stérile.
      Son bras maigre cherchait le mien,
      Et mon verre, en touchant le sien,
      Se brisa dans ma main débile.
 
      Un an après, il était nuit ;
      J’étais à genoux près du lit
      Où venait de mourir mon père.
      Au chevet du lit vint s’assoir
      Un orphelin vêtu de noir,
      Qui me ressemblait comme un frère.
 
      Ses yeux étaient noyés de pleurs ;
      Comme les anges de douleurs,
      Il était couronné d’épine ;
      Son luth à terre était gisant,
      Sa pourpre de couleur de sang,
      Et son glaive dans sa poitrine.
 
      Je m’en suis si bien souvenu,
      Que je l’ai toujours reconnu
      À tous les instants de ma vie.
      C’est une étrange vision ;
      Et cependant, ange ou démon,
      J’ai vu partout cette ombre amie.
 
      Lorsque plus tard, las de souffrir
      Pour renaître ou pour en finir,
      J’ai voulu m’exiler de France ;
      Lorsqu’impatient de marcher,
      J’ai voulu partir, et chercher
      Les vestiges d’une espérance ;
 
      À Pise, au pied de l’Apennin ;
      À Cologne, en face du Rhin ;
      À Nice, au penchant des vallées ;
      À Florence, au fond des palais ;
      À Brigues, dans les vieux chalets ;
      Au sein des Alpes désolées ;
 
      À Gênes, sous les citronniers ;
      À Vevay, sous les verts pommiers
      Au Havre, devant l’Atlantique ;
      À Venise, à l’affreux Lido,
      Où vient sur l’herbe d’un tombeau
      Mourir la pâle Adriatique ;
 
      Partout où, sous ces vastes cieux,
      J’ai lassé mon cœur et mes yeux,
      Saignant d’une éternelle plaie ;
      Partout où le boiteux Ennui,
      Traînant ma fatigue après lui,
      M’a promené sur une claie ;
 
      Partout où, sans cesse altéré
      De la soif d’un monde ignoré,
      J’ai suivi l’ombre de mes songes ;
      Partout où, sans avoir vécu,
      J’ai revu ce que j’avais vu,
      La face humaine et ses mensonges ;
 
      Partout où, le long des chemins,
      J’ai posé mon front dans mes mains
      Et sangloté comme une femme ;
      Partout où j’ai, comme un mouton
      Qui laisse sa laine au buisson,
      Senti se dénuer mon âme ;
 
      Partout où j’ai voulu dormir,
      Partout où j’ai voulu mourir,
      Partout où j’ai touché la terre,
      Sur ma route est venu s’assoir
      Un malheureux vêtu de noir,
      Qui me ressemblait comme un frère.
 
Qui donc es-tu, toi que dans cette vie
      Je vois toujours sur mon chemin ?
Je ne puis croire, à ta mélancolie,
      Que tu sois mon mauvais Destin.
Ton doux sourire a trop de patience,
      Tes larmes ont trop de pitié.
En te voyant, j’aime la Providence.
Ta douleur même est sœur de ma souffrance ;
      Elle ressemble à l’Amitié.
 
Qui donc es-tu ? — Tu n’es pas mon bon ange ;
      Jamais tu ne viens m’avertir.
Tu vois mes maux (c’est une chose étrange !)
      Et tu me regardes souffrir.
Depuis vingt ans tu marches dans ma voie,
      Et je ne saurais t’appeler.
Qui donc es-tu, si c’est Dieu qui t’envoie ?
Tu me souris sans partager ma joie,
      Tu me plains sans me consoler !
 
Ce soir encor je t’ai vu m’apparaître.
      C’était par une triste nuit.
L’aile des vents battait à ma fenêtre ;
      J’étais seul, courbé sur mon lit.
J’y regardais une place chérie,
      Tiède encor d’un baiser brûlant ;
Et je songeais comme la femme oublie,
Et je sentais un lambeau de ma vie,
      Qui se déchirait lentement.
 
Je rassemblais des lettres de la veille,
      Des cheveux, des débris d’amour.
Tout ce passé me criait à l’oreille
      Ses éternels serments d’un jour.
Je contemplais ces reliques sacrées,
      Qui me faisaient trembler la main :
Larmes du cœur par le cœur dévorées,
Et que les yeux qui les avaient pleurées
      Ne reconnaîtront plus demain !
 
J’enveloppais dans un morceau de bure
      Ces ruines des jours heureux.
Je me disais qu’ici-bas ce qui dure,
      C’est une mèche de cheveux.
Comme un plongeur dans une mer profonde
      Je me perdais dans tant d’oubli.
De tous côtés j’y retournais la sonde,
Et je pleurais seul, loin des yeux du monde,
      Mon pauvre amour enseveli.
 
J’allais poser le sceau de cire noire
      Sur ce fragile et cher trésor.
J’allais le rendre, et, n’y pouvant pas croire,
      En pleurant j’en doutais encor.
Ah ! faible femme, orgueilleuse insensée,
      Malgré toi tu t’en souviendras !
Pourquoi, grand Dieu ! mentir à sa pensée ?
Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,
      Ces sanglots, si tu n’aimais pas ?
 
Oui, tu languis, tu souffres et tu pleures ;
      Mais ta chimère est entre nous.
Eh bien, adieu ! Vous compterez les heures
      Qui me sépareront de vous.
Partez, partez, et dans ce cœur de glace
      Emportez l’orgueil satisfait.
Je sens encor le mien jeune et vivace,
Et bien des maux pourront y trouver place
      Sur le mal que vous m’avez fait.
 
Partez, partez ! la Nature immortelle
      N’a pas tout voulu vous donner.
Ah ! pauvre enfant, qui voulez être belle,
      Et ne savez pas pardonner !
Allez, allez, suivez la destinée ;
      Qui vous perd n’a pas tout perdu.
Jetez au vent notre amour consumée ; —
Éternel Dieu ! toi que j’ai tant aimée,
      Si tu pars, pourquoi m’aimes-tu ?
 
Mais tout à coup j’ai vu dans la nuit sombre
      Une forme glisser sans bruit.
Sur mon rideau j’ai vu passer une ombre ;
      Elle vient s’assoir sur mon lit.
Qui donc es-tu, morne et pâle visage,
      Sombre portrait vêtu de noir ?
Que me veux-tu, triste oiseau de passage ?
Est-ce un vain rêve ? est-ce ma propre image
      Que j’aperçois dans ce miroir ?
 
Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,
      Pèlerin que rien n’a lassé ?
Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse
      Assis dans l’ombre où j’ai passé.
Qui donc es-tu, visiteur solitaire,
      Hôte assidu de mes douleurs ?
Qu’as-tu donc fait pour me suivre sur terre ?
Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère,
      Qui n’apparais qu’au jour des pleurs ?
 
 

LA VISION


 
      — Ami, notre père est le tien.
      Je ne suis ni l’ange gardien,
      Ni le mauvais destin des hommes.
      Ceux que j’aime, je ne sais pas
      De quel côté s’en vont leurs pas
      Sur ce peu de fange où nous sommes.
 
      Je ne suis ni dieu ni démon,
      Et tu m’as nommé par mon nom
      Quand tu m’as appelé ton frère ;
      Où tu vas, j’y serai toujours,
      Jusques au dernier de tes jours,
      Où j’irai m’assoir sur ta pierre.
 
      Le ciel m’a confié ton cœur.
      Quand tu seras dans la douleur,
      Viens à moi sans inquiétude ;
      Je te suivrai sur le chemin,
      Mais je ne puis toucher ta main.
      Ami, je suis la Solitude.
 

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