Germain Nouveau

La Doctrine de l'Amour, 1880


Dans les temps que je vois


 
Alors, si l’homme est juste et si le monde est sage,
Offrant tout à Jésus, sa joie et ses douleurs,
Ceux-là, dont le poète apporte un doux message,
Viendront comme un bel arbre épanouit ses fleurs.
 
Alors, si l’Homme est sage et si la Vierge est forte,
Tous les enfants divins du royaume charmant
Dont l’esprit du poète entrebâille la porte,
Tous les prédestinés dès le commencement,
 
Ceux que le monde attend dans l’ombre et dans le rêve,
Ceux qu’implorent les jours, ceux que nomment les nuits,
Éloignés par Adam et refusés par Ève,
Viendront, comme sur l’arbre on détache les fruits.
 
Qu’ils sont beaux, les enfants que le Seigneur envoie !
Leur face est éclatante et leur esprit vainqueur ;
Conçus dans la justice, enfantés dans la joie,
Comme ils comblent nos yeux, ils comblent notre cœur !
 
Ils grandissent autour de leur mère fleurie,
Près du lait virginal, sous les chastes tissus ;
Et ce sont des Jésus et des Sainte-Marie
À qui sourit Marie, à qui sourit Jésus !
 
Que leurs rêves sont purs ! que leur pensée est belle !
Comme ils tiennent le ciel dans leurs petites mains !
S’ils songent tout à coup, c’est Dieu qui les appelle ;
Quand nous nous égarons, ils savent les chemins.
 
Quand on offre, prenant ; donnant, quand on demande ;
Ils grandissent. L’amour fait ces adolescents
Dociles à la voix de l’époux qui commande ;
Tous ces rois sont soumis, ces dieux obéissants !
 
Comme ils sont beaux ! Jetant sur nos laideurs un voile,
Qu’ils portent de jolis vêtements de couleurs !
Le soleil est vivant sur leur front, et l’étoile
Rit derrière leurs cils avec leur âme en fleurs.
 
Avec leur chevelure éparse sur leurs têtes,
Bouclant le long du dos, les bras nus dans le vent,
Ce sont des laboureurs et ce sont des poètes,
Aimant tous les travaux que l’on fait en rêvant.
 
Ils ont le regard sûr des yeux que rien n’étonne,
Et sur le terrain neuf de nos lucidités,
Comme les semeurs bruns sur les labours d’automne,
Ils vont ouvrir leurs mains pleines de vérités.
 
Ensemençant les cœurs, ensemençant les terres,
Répandant autour d’eux les grains et la leçon,
Ils viennent préparer en leurs doux ministères,
La moisson annuelle et la sainte moisson.
 
Comme au temps des troupeaux, comme au temps des églogues,
Avec leurs courts sayons aux poils longs et soyeux,
Ce sont de fins bergers et de bons astrologues,
Lisant au fond du ciel comme au fond de nos yeux.
 
Charmés de se plier à la règle commune,
En cadençant leurs pas, en modulant leurs voix,
Sous leurs vêtements blancs et doux comme la lune,
Ils marchent au soleil dans les temps que je vois.
 
Ce sont des vignerons et des maîtres de danse,
Buvant, à pleins poumons, l’air joyeux des matins,
Et les grammairiens parlant avec prudence,
La lèvre façonnée aux vocables latins.
 
Ce sont des charpentiers et des tailleurs de pierre,
De divins ouvriers dont le ciel est content,
Et dont l’art qui rayonne a fleuri la paupière,
Aimant tous les travaux que l’on fait en chantant.
 
Ce sont des peintres doux et des tailleurs tranquilles,
Sachant prêter une âme aux plis d’un vêtement,
Et suspendre des cieux aux plafonds de nos villes,
Aimant tous les travaux que l’on fait en aimant.
 
Plus charmants que les Dieux de marbre Pentélique,
C’est l’Olympe, ô Seigneur, rangé sous votre loi ;
C’est Apollon chrétien, c’est Vénus catholique,
Se levant sur le monde enchanté par sa foi.
 
Par ces fleurs du pardon, par ces fruits de la preuve,
Au lieu de ces jardins tristement dévastés,
Vous rendez un Éden à l’humanité veuve,
Seigneur, roi des Printemps ! Seigneur, roi des Étés !
 
Et les lys les plus purs, les roses souveraines,
Et les astres des nuits, les longs ciels tout en feu,
Sur les pas de ces rois, sous les yeux de ces reines,
Filles du Fils Unique, enfants du fils de Dieu,
 
S’inclinent, car ils sont la gloire du mystère,
La promesse du ciel paternel et clément,
Qui va refleurissant les rochers de la terre
Sous l’azur rajeuni de l’ancien firmament !
 

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 26 avril 2013 à 10h53


Le prince qui venait de son humble planète,
Qu’il fut désemparé en voyant, par milliers,
Des roses lui parler sur un ton familier !
« J’ai déjà bien du mal avec une fleurette,

Face à ce nombre-là je cours à la défaite ! »
Mais il fut détrompé par un vieux jardinier
Qui prodiguait ses soins aux buissons printaniers :
« Une rose isolée a su te tenir tête,

Car elle est tout pour toi, définitivement.
Chaque rose est pour moi un petit élément
Qui dans le vaste Tout, n’est rien d’indispensable.

L’individu qui sent l’intérêt général
En subit la contrainte et l’ascendant moral,
Comme au souffle du vent se livre un grain de sable ».

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