Charles Péguy

La Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc, 1913


NEUVIÈME JOUR

 
Pour le samedi 11 janvier 1913


 
 

IX


 
Comme Dieu ne fait rien que par compagnonnage,
Il fallut qu’elle vît ces mauvais compagnons,
Les Anglais (les Français), les traîtres Bourguignons
Dépecer le royaume ainsi qu’un apanage ;
 
Il fallut qu’elle vît ce monstrueux ménage,
Et les gibets poussant comme des champignons,
Et le mur et le toit et l’angle des pignons
Tout dégouttants du meurtre et du sang du carnage ;
 
Il fallut qu’elle vît tout ce maquignonnage,
Les cadavres tout nus serrés en rangs d’oignons,
Les blessés mutilés traînés sur leurs moignons,
Les morts et les mourants dérivant à la nage ;
 
Il fallut qu’elle vît cet horrible engrenage
Happer tout le royaume et ces mauvais garçons
Rouer vif tout un peuple et rôtir les moissons,
Sortis du menu peuple ou du haut baronnage ;
 
Les armes de Jésus c’est la belle marraine
Et c’est le beau baptême et les belles dragées,
Mais plus que le cortège et que les apogées
C’est le deuil et la mine et la honte et la peine ;
 
Il fallut qu’elle vît par ce libertinage
Dissiper ce trésor d’honneur que nous gagnons,
Et déserter le Dieu que nous accompagnons,
Comme on déserte un mort dans un pauvre village ;
 
Il fallut qu’elle vît par ce vagabondage
Retourner ce passé dont nous nous éloignons,
Il fallut qu’elle vît les maux que nous soignons
Monter le long de nous comme un échafaudage ;
 
Il fallut qu’elle vit par le faux témoignage
Démentir le propos pour qui nous témoignons,
Il fallut qu’elle vît l’urne où nous nous baignons
S’effondrer par souillure et par dévergondage ;
 
Il fallut qu’elle vit par tout ce maraudage
Cueillir les fruits moisis et que nous dédaignons,
Il fallut qu’elle vît la ville où nous régnons
Démantelée aux mains de tout ce chapardage ;
 
Il fallut qu’elle vît par tant d’enfantillage
Avilir cette foi dont nous nous imprégnons,
Il fallut qu’elle vît le sang dont nous saignons
Saigner du même cœur et du même courage ;
 
Il fallut qu’elle vît par un sot bavardage
Flétrir le dogme auguste et que nous enseignons,
Et qu’elle vît tarir la grâce où nous baignons,
Lustrale et baptismale, en un lourd badinage ;
 
Il fallut qu’elle vît par tout ce brigandage
Commettre les forfaits dont nous nous indignons,
Et les écus sonnants et que nous alignons
Fondre au creuset d’orgueil et de faux monnayage ;
 
Il fallut qu’elle vît par tout ce forlignage
Dégénérer la race où nous nous alignons,
Et les mots éternels et que nous soulignons
Tomber dans le silence et dans le persiflage ;
 
Il fallut qu’elle vît par tout ce maquillage
Fausser la signature où nous contresignons,
Et le terme et la mort que nous nous assignons
Approcher tous les jours comme un lointain rivage ;
 
Il fallut qu’elle vît cette jalouse rage
Assaillir la caserne où nous nous consignons,
Et la taverne infâme et que nous désignons
D’un nom injurieux déborder sur la plage ;
 
Il fallut qu’elle vît cette haine sauvage
Dénaturer le sort où nous nous résignons,
Et la ronce et l’ortie où nous égratignons
Nos mains s’enchevêtrer dans le jeune bocage ;
 
Il fallut qu’elle vît au chemin de halage
Déraciner la borne à qui nous nous cognons,
Et qu’elle vît le coin où nous nous rencoignons
Nous refuser le gîte et le pain du voyage ;
 
Il fallut qu’elle vît dans ce commun naufrage
Sombrer l’arche rompue et que nous empoignons,
Et qu’elle vît la grande armée où nous grognons,
(Mais nous marchons toujours), subir cet hivernage ;
 
Il fallut qu’elle vît par un tel sabotage
Dénaturaliser l’œuvre où nous besognons,
Et qu’elle vît l’injure à qui nous répugnons
Régner et gouverner sous figure d’outrage ;
 
Il fallut qu’elle vît le long du bastingage
Précipiter à l’eau l’or que nous épargnons,
Et qu’elle vît la vergue où nous nous éborgnons
Chanceler et tomber par l’effet du tangage ;
 
Il fallut qu’elle vît dans ce même hivernage
S’évanouir de froid l’ardeur que nous feignons,
Et qu’elle vît la peine où nous nous renfrognons
S’évanouir de mort dans un beau sarcophage ;
 
Il fallut qu’elle vît dans cet appareillage
S’avancer la galère où captifs nous geignons,
Et qu’elle vît la nef lourde où nous nous plaignons
Gémir dans ses haubans et ses bois d’assemblage ;
 
Il fallut qu’elle vît par un commun partage
Arriver justement le sort que nous craignons,
Et la loi qui nous sauve et que nous enfreignons
Exposée à périr dans ce même naufrage ;
 
Il fallut qu’elle vît dans le même mouillage
Sombrer le désespoir que seul nous étreignons,
Et qu’elle vît cet ordre où nous nous astreignons
Perdre ses bancs de rame et son amarinage ;
 
Il fallut qu’elle vît dans ce commun dommage
Plier la discipline où nous nous contraignons,
Et qu’elle vît l’astreinte où nous nous restreignons
Se détendre et crever comme un mauvais bordage ;
 
Il fallut qu’elle vît dans le mouvant sillage
Flotter et s’enfoncer la mort que nous ceignons,
Et qu’elle vît couler le sang dont nous teignons
Notre robe lustrale et notre enfantillage ;
 
Il fallut qu’elle vît par un jeu de mirage
Reculer le but fixe et que nous atteignons,
Et qu’elle vît le terme où nous nous rejoignons
Se dérober à nous en plein atterrissage ;
 
Il fallut qu’elle vît en plein cœur de l’orage
Brûler la chère flamme et que nous éteignons,
Et qu’elle vît les maux que nous nous adjoignons
Se coucher contre nous pour un noble servage ;
 
Il fallut qu’elle vît dans tout ce gribouillage
Se raidir les devoirs que nous nous enjoignons,
Et les soucis aigus et dont nous nous poignons
Nous percer jusqu’au cœur dans tout ce barbouillage
 
Pour qu’elle vît venir du fond de la campagne,
Au milieu de ses clercs, au milieu de ses pages,
Vers l’arène romaine et la roide montagne,
 
Traînant les trois Vertus au train des équipages,
Sa plus fine et plus ferme et plus douce compagne
Et la plus belle enfant de ses longs patronages.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 23 juin 2016 à 20h58

Piaf-Tonnerre à Bordeaux
-------------------------

Voici que Piaf-Tonnerre, un joyeux personnage,
Va prendre du bon temps avec ses compagnons ;
Ira-t-il, pour cela, au pays bourguignon ?
Son destin l’a pourvu d’un tout autre apanage.

La poésie et lui font un heureux ménage,
Et l’omelette aussi, avec des des champignons ;
Il n’est de grand lignage, il n’a pas de pognon,
Mais que vaut un trésor, que vaut un baronnage,

Que vaut ce qu’on acquiert par un maquignonnage ?
Mieux vaut un tavernier qui ne soit pas grognon,
Une maison de ville au modeste pignon,
Une accorte voisine aimant les badinages.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 23 juin 2016 à 21h16

Vers le milieu :  «avec des champignons»

[Lien vers ce commentaire]

Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Τоulеt : «Сеttе frаîсhеur du sоir...»

Lаfоrguе : Соmplаintе dе l’оubli dеs mоrts

Lаfоrguе : Соmplаintе du fœtus dе pоètе

Lа Villе dе Μirmоnt : «Lоrsquе је t’аi соnnuе аuх Îlеs dе lа Sоndе...»

Ρоnсhоn : Ρаrtiе dе сhаssе

Jаmmеs : Lеs Νègrеs

☆ ☆ ☆ ☆

Sсhwоb : Βоuts rimés

Du Βеllау : «Jе nе tе priе pаs dе lirе mеs éсrits...»

Viviеn : «Ρаrlе-mоi, dе tа vоiх pаrеillе à l’еаu соurаntе...»

Ρоnсhоn : Сhаnsоn dе printеmps

Hеrvillу : Βuсоliquе Νоirе

Νоuvеаu : Αu muséе dеs аntiquеs

Hеrvillу : Sur lеs bоrds du Sаubаt

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Lе Rеpоs еn Égуptе (Sаmаin)

De Сосhоnfuсius sur Lа Τеndrеssе (Gérаrd)

De Сосhоnfuсius sur Lе Viеuх Ρоnt (Rоllinаt)

De Vinсеnt sur Élоgе à lа јеunе fillе (Sеgаlеn)

De Dupаnlоup sur Ρаrtiе dе сhаssе (Ρоnсhоn)

De Сurаrе- sur «Μоn âmе а sоn sесrеt, mа viе а sоn mуstèrе...» (Αrvеrs)

De Сurаrе- sur Сhаnsоn : «Lе bаtеаu sеntаit lе thé...» (Dоminiquе)

De Ρiеrrе Lаmу sur Sisinа (Βаudеlаirе)

De Ρiеrrе Lаmу sur Μа Βоhèmе (Rimbаud)

De Ρiеrrе Lаmу sur Sоnnеt аu Lесtеur (Μussеt)

De Τhundеrbird sur Sur un tоmbеаu (Τristаn L'Hеrmitе)

De Сurаrе- sur Сirсоnspесtiоn (Vеrlаinе)

De Jаdis sur Sоlitudе (Siеfеrt)

De Jаdis sur Соmpаrаisоn du Ρhéniх (Jаmуn)

De Jаdis sur Stаnсеs sur mоn јаrdin dе Βоuсhеrvillе (Quеsnеl)

De Εsprit dе сеllе sur Ρоur un аmi (Sаintе-Βеuvе)

De Lеwis Ρ. Shаnks sur Lе Μаuvаis Μоinе (Βаudеlаirе)

De Lilith sur Τhérаpеutiquе (Μénаrd)

De Vinсеnt sur «Соmmе un соrps féminin...» (Ρаpillоn dе Lаsphrisе)

De Élеvеur sur Sоnnеt : «Ιl у а dеs mоmеnts оù lеs fеmmеs sоnt flеurs...» (Сrоs)

De Quеlсаin sur «Dаphné sе vit еn lаuriеr соnvеrtiе...» (Sсаliоn dе Virblunеаu)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе