Raoul Ponchon

in Le Journal, 1903


Smoking


 

Que l’auteur (?) de ce refrain m’excuse de lui avoir emprunté sans sa permission.


Nous allons chasser la bécasse,
— Voici de cela quelques mois, —
Plusieurs camarades et moi,
Chez un ami de vieille race,
Un gentleman des plus farmers,
Mettons près de Tilly-sur-Seulles.
Dans le wagon des dames seules,
Nous étions quarante fumeurs.
 
Voici comment : nous arrivâmes
En gare quand tout était pris.
Nous voulions partir à tout prix.
Nous dûmes monter chez les dames,
— Non sans exciter des rumeurs —
Avec des chiennes épagneules.
Dans le wagon des dames seules,
Nous étions quarante fumeurs.
 
Après une rapide enquerre,
Nous aperçûmes dans les coins,
S’épuisant en des baragouins,
Des êtres du genre moukère ;
On eût dit d’antiques primeurs,
Sinon de rassises bégueules.
Dans le wagon des dames seules,
Nous étions quarante fumeurs.
 
Bientôt, à notre accoutumée,
Car on sait vivre, Dieu merci !
« Dites-nous donc, mesdames, si
Vous incommode la fumée ? »
« Oui, messieurs » — avec de l’humeur,
Nous répondirent ces aïeules.
Dans le wagon des dames seules,
Nous étions quarante fumeurs.
 
« Ah ! vraiment, ça n’est pas de chance...
Alors, vous allez bien souffrir.
Ne pas fumer ! plutôt mourir ! »
Dîmes-nous avec véhémence.
Et, sans écouter leurs clameurs,
Nous sortîmes nos brûle-gueule.
Dans le wagon des dames seules,
Nous étions quarante fumeurs.
 
Bientôt, une fumée atroce
Régna dans le compartiment.
Les povres, véritablement,
Ne devaient pas être à la noce.
Tandis l’une disait : « Je meurs ! »
L’autre nous tapait sur la gueule.
Dans le wagon des dames seules,
Nous étions quarante fumeurs.
 
Qu’arriva-t-il de nos sorcières ?...
Comme nous étions les plus forts,
Nous les jetâmes dessus bord,
C’est-à-dire par les portières,
Avec des gestes de semeurs.
Elles tombaient dans les éteules.
Dans le wagon des dames seules,
Nous étions quarante fumeurs.
 
Ô bizarre temps que le nôtre !
Il est bien certain qu’autrefois
On se fût montré plus courtois.
C’est ainsi que, d’un siècle à l’autre,
Vont se modifiant les mœurs.
De nos jours, l’on est lâche ou veule.
Dans le wagon des dames seules,
Nous étions quarante fumeurs.
 

[Gazette rimée du 6 juillet 1903]

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