Mathurin Régnier


Épitre III


 
Perclus d’une jambe, et des bras,
Tout de mon long entre deux draps,
Il ne me reste que la langue
Pour vous faire cette harangue.
Vous savez que j’ai pension,
Et que l’on a prétention,
Soit par sottise, ou par malice,
Embarrassant le bénéfice,
Me rendre, en me torchant le bec
Le ventre creux comme un rebec.
On m’en baille en discours de belles,
Mais de l’argent, point de nouvelles ;
Encore, au lieu de payement,
On parle d’un retranchement,
Me faisant au nez grise mine :
Que l’abbaye est en ruine,
Et ne vaut pas, beaucoup s’en faut,
Les deux mille francs qu’il me faut ;
Si bien que je juge, à son dire,
Malgré le feu Roi notre sire,
Qu’il désirerait volontiers
Lâchement me réduire au tiers.
Je laisse à part ce fâcheux conte :
Au printemps que la bile monte
Par les veines dans le cerveau,
Et que l’on sent au renouveau,
Son esprit fécond en sornettes,
Il fait mauvais se prendre aux poètes.
Toutefois je suis de ces gens,
De toutes choses négligents,
Qui vivant au jour la journée,
Ne contrôlent leur destinée,
Oubliant, pour se mettre en paix,
Les injures et les bienfaits ;
Et s’arment de philosophie.
Il est pourtant fou qui s’y fie ;
Car la dame Indignation
Est une forte passion.
 
Étant donc en mon lit malade,
Les yeux creux, et la bouche fade,
Le teint jaune comme un épi,
Et non pas l’esprit assoupi,
Qui dans ces caprices s’égaie,
Et souvent se donne la baie
Se feignant, pour passer le temps,
Avoir cent mille écus comptants,
Avec cela large campagne :
Je fais des châteaux en Espagne ;
J’entreprends partis sur partis.
Toutefois je vous avertis,
Pour le sel, que je m’en déporte,
Que je n’en suis en nulle sorte,
Non plus que du droit annuel :
Je n’aime point le casuel.
J’ai bien un avis d’autre étoffe ,
Dont du Luat le philosophe
Désigne rendre au consulat,
Le nez fait comme un cervelat ;
Si le conseil ne s’y oppose,
Vous verrez une belle chose.
Mais laissant là tous ces projets,
Je ne manque d’autres sujets,
Pour entretenir mon caprice
En un fantastique exercice ;
Je discours des neiges d’antan,
Je prends au nid le vent d’autan,
Je pète contre le tonnerre,
Aux papillons je fais la guerre,
Je compose almanachs nouveaux,
De rien je fais brides à veaux ;
À la Saint-Jean je tends aux grues,
Je plante des pois par les rues,
D’un bâton je fais un cheval,
Je voi courir la Seine à val,
Et beaucoup de choses, beau sire,
Que je ne veux et n’ose dire.
Après cela, je peins en l’air,
J’apprends aux ânes à voler,
Du bordel je fais la chronique,
Aux chiens j’apprends la rhétorique ;
Car, enfin, ou Plutarque ment,
Ou bien ils ont du jugement.
Ce n’est pas tout, je dis sornettes,
Je dégoise des chansonnettes,
Et vous dis, qu’avec grand effort,
La nature pâtit très fort :
Je suis si plein que je regorge.
Si une fois je rends ma gorge,
Éclatant ainsi qu’un pétard,
On dira : Le diable y ait part.
Voilà comme le temps je passe.
Si je suis las, je me délasse,
J’écris, je lis, je mange et boi,
Plus heureux cent fois que le roi
(Je ne dis pas le roi de France),
Si je n’étais court de finance.
Or, pour finir, voilà comment
Je m’entretiens bizarrement.
Et prenez-moi les plus extrêmes
En sagesse, ils vivent de mêmes,
N’étant l’humain entendement
Qu’une grotesque seulement.
Vuidant les bouteilles cassées,
Je m’embarrasse en mes pensées ;
Et quand j’y suis bien embrouillé,
Je me couvre d’un sac mouillé.
Faute de papier, bona sere,
Qui a de l’argent, si le serre.
Votre serviteur à jamais,
Maître Janin du Pont-Alais.
 

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