Mathurin Régnier


Ode


 
Jamais ne pourrai-je bannir
Hors de moi l’ingrat souvenir
De ma gloire si tôt passée ?
Toujours pour nourrir mon souci.
Amour, cet enfant sans merci,
L’offrira-t-il à ma pensée !
 
Tyran implacable des cœurs,
De combien d’amères langueurs
As-tu touché ma fantaisie !
De quels maux m’as-tu tourmenté !
Et dans mon esprit agité
Que n’a point fait la jalousie !
 
Mes yeux, aux pleurs accoutumés,
Du sommeil n’étaient plus fermés ;
Mon cœur frémissait sous la peine :
À vu’ d’œil mon teint jaunissait ;
Et ma bouche qui gémissait,
De soupirs était toujours pleine.
 
Aux caprices abandonné,
J’errais d’un esprit forcené,
La raison cédant à la rage :
Mes sens, des désirs emportés,
Flottaient, confus, de tous côtés,
Comme un vaisseau parmi l’orage.
 
Blasphémant la terre et les cieux,
Mêmes je m’étais odieux,
Tant la fureur troublait mon âme :
Et bien que mon sang amassé
Autour de mon cœur fut glacé,
Mes propos n’étaient que de flamme.
 
Pensif, frénétique et rêvant,
L’esprit troublé, la tête au vent,
L’œil hagard, le visage blême,
Tu me fis tous maux éprouver ;
Et sans jamais me retrouver,
Je m’allais cherchant en moi-même.
 
Cependant lorsque je voulais,
Par raison enfreindre tes lois,
Rendant ma flamme refroidie,
Pleurant, j’accusai ma raison
Et trouvai que la guérison
Est pire que la maladie.
 
Un regret pensif et confus
D’avoir été, et n’être plus,
Rend mon âme aux douleurs ouverte ;
À mes dépens, las ! je vois bien
Qu’un bonheur comme était le mien
Ne se connaît que par la perte.
 

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