Henri de Régnier

Apaisement, 1886


Paysage


 
De hauts peupliers dont le feuillage frémit
Comme si des oiseaux y prenaient leurs volées
Reflètent, un à un, leurs tiges isolées
Dans le fuyant miroir du canal endormi ;
 
Au-dessus du vieux pont courbant son arche unique,
Au ras du parapet noir, la lune, émergeant
Dans sa pâle rondeur et son éclat d’argent,
Monte dans le ciel clair, calme et mélancolique ;
 
Alentour, sur les champs, les routes, les buissons,
S’épandent des lueurs douces de nuits rêvées ;
Nul pas humain ne va sonnant sur les levées.
 
Et pourtant l’air est plein d’impalpables frissons,
Et, là-bas, très distinct en ces rumeurs confuses,
Chante l’écoulement de l’eau dans les écluses...
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 10 août 2016 à 18h06

Arbre à visages
----------------

C’est un arbre étonnant, qui dans le vent frémit,
Tous ses fruits arborant des faces désolées.
Il aime les taillis, les friches isolées,
Ou bien l’obscurité d’un bosquet endormi.

Un temple dans ces bois, qui s’effondre à demi,
Lui sert de compagnon sous la voûte étoilée ;
Une lune timide, et de brume voilée,
Baigne de sa lueur ces deux sombres amis.

De ma vision nocturne, et sans doute rêvée,
De cette construction assez inachevée,
Je n’aurais pas l’idée de faire une chanson.

Le sens en est douteux, la forme en est confuse,
Le mouvement plus lent que l’eau dans une écluse ;
Des songes de ce genre, on ne sait ce qu’ils sont.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Jadis le 12 mai 2020 à 09h42

Paix, rivage
----------------

Tout sommeille alentour ; nulle rumeur, hormis,
Dans le havre ondoyant des buissons d’azalées
Inclinant leurs rameaux vers la grève étoilée,
Les soupirs d’une vierge espérant son promis.

Phébé, au ciel profond, rajuste sa tunique,
Et sourit, désinvolte et sereine, en plongeant
Dans les eaux de béryl son doigt de vif-argent
Comme une pendeloque exquise de Lalique.

Mais là-bas sur les flots, quelle est cette chanson
Qui ruisselle parmi les falaises levées
Et coule du sein nu de l’aube inachevée ?

C’est un hymne ancien que, parfois, les poissons,
Méditativement, redisent aux méduses,
Quand le vent de la mer enfle sa cornemuse.

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