Jules Renard

[posthume]


Le Monologuiste


 
Ô monologuiste, pourquoi,
Derrière les épaules nues,
Toi qu’on vient de porter aux nues,
Pourquoi, chagrin, te tiens-tu coi ?
 
Pourrais-tu dans ta solitude
Oublier l’accueil qu’on t’a fait ?
Dès ta noble entrée à effet
Chacun nota ton attitude.
 
Discret, sur la pointe du pied,
Tu nous parus, étroit de hanche,
Sortir de ta cravate blanche
Comme un bouquet de son papier.
 
Ta tête luisante et frisée
Nous sembla (quel est ton coiffeur ?)
Toute en boucles, comme un chou-fleur
Un peu humide de rosée.
 
Sous les plis de leur éventail
Les graves mères de famille
Disant : " Il sera pour ma fille ! "
T’examinèrent en détail.
 
Ton regard courut à la ronde
Sans douter d’un succès certain.
Tu te caressais de la main,
Sur ton col blanc, ta barbe blonde.
 
Cependant le piano s’est tu.
Tu fais une dernière pause,
Le temps de respirer ta rose,
De lorgner ton soulier pointu,
 
Et ton monologue commence,
Ton monologue de bon goût.
Certain d’en voir bientôt le bout,
On prend son mal en patience.
 
Mais ton monologue en vaut deux,
Très lentement il se dévide,
Et déjà s’élève, timide,
Un chuchotement hasardeux.
 
Il en vaut trois, ton monologue.
Comme une boule de coton,
Il tourne sur le même ton.
Les plus gais prennent un air rogue.
 
Ton monologue les vaut tous.
Sous une chaise un pied remue ;
Au creux de mainte gorge émue
Se module un accès de toux.
 
Soit : qu’elles toussent ! Que t’importe ?
Dans l’habit qui te sangle aux reins,
Au mépris des contemporains
Tu t’es fermé comme une porte.
 
Parfois, te croyant arrêté,
On te glorifie à ta taille.
La moitié de la maison bâille
Et madame t’offre du thé.
 
Mais il s’agit bien d’une tasse !
Outre que l’endroit le plus fin
D’un monologue est à la fin,
Ton honneur veut que tout y passe.
 
Tu sais tempérer assez bien
Ton air bête par un sourire,
Et joindre au bel art de bien dire
Le grand art de ne dire rien.
 
En ta bouche, d’une toupie
Se déroulent les mille tours ;
Héroïque, tu vas toujours.
Une tête penche, assoupie.
 
Celle qui voudrait t’épouser
Te trouve un peu long tout de même,
Et murmure : " Celui que j’aime,
Va-t-il bientôt se reposer ? "
 
C’est l’heure où l’honnête homme couche
Son corps lassé tout de son long,
Et c’est l’heure où dans un salon
Le monologuiste fait souche.
 
Soudain calmé, d’un coup rendu,
Tu cesses, mais chacun en doute.
Tel qui ne t’a pas entendu
Croit t’entendre encore et t’écoute.
 
Nul n’ose bouger ; par effroi,
Faut-il en croire ton silence ?
Et craintivement chacun lance
Un coup d’œil inquiet vers toi :
 
Mais c’est bien fini. Les bobèches,
— Car tout le temps qu’on t’ écouta
La bougie en elles, goutta, —
Les bobèches touchent aux mèches :
 
Et franchement il était temps !
Quitte à se casser par ta faute,
Un vieillard se détend et saute
Sur ses jarrets de soixante ans.
 
Cependant que chacun trépigne
À son aise et pousse un " hélas ! "
Tu te retires, jamais las,
Dans un coin du salon, très digne.
 
Et déjà maint corps fatigué
Tout en l’air se désankylose.
On danse, tu deviens morose ;
On s’exclame, et tu n’es pas gai.
 
Peut-être faut-il pour te plaire,
Beau monologuiste vainqueur,
Qu’une des dames t’offre un cœur
Dont elle ne sait plus que faire ?
 
Parle, dis-nous ce qui te sied !
Est-ce du punch que tu veux ? Hoche
La tête. Est-ce un peu de brioche,
Ou ces petits fours de Boissier ?
 
Tu t’obstines à rester triste.
Veux-tu boire ? Ô le plus têtu
Des monologuistes, qu’as-tu ?
" Ami, dit le monologuistes,
 
Le monologuiste à l’œil brun,
Je n’ai cure de friandise ;
Je n’ai cure de femme éprise ;
Je voudrais... en dire encore un ! "
 

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