Rimbaud

Illuminations, 1874


Conte

 

Un Prince était vexé de ne s’être employé jamais qu’à la perfection des générosités vulgaires. Il prévoyait d’étonnantes révolutions de l’amour, et soupçonnait ses femmes de pouvoir mieux que cette complaisance agrémentée de ciel et de luxe. Il voulait voir la vérité, l’heure du désir et de la satisfaction essentiels. Que ce fût ou non une aberration de piété, il voulut. Il possédait au moins un assez large pouvoir humain.

Toutes les femmes qui l’avaient connu furent assassinées. Quel saccage du jardin de la beauté ! Sous le sabre, elles le bénirent. Il n’en commanda point de nouvelles. — Les femmes réapparurent.

Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les libations. — Tous le suivaient.

Il s’amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces. — La foule, les toits d’or, les belles bêtes existaient encore.

Peut-on s’extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté ! Le peuple ne murmura pas. Personne n’offrit le concours de ses vues.

Un soir il galopait fièrement. Un Génie apparut, d’une beauté ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d’un amour multiple et complexe ! d’un bonheur indicible, insupportable même ! Le Prince et le Génie s’anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n’auraient-ils pas pu en mourir ? Ensemble donc ils moururent.

Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire. Le prince était le Génie. Le Génie était le Prince.

La musique savante manque à notre désir.


Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 7 décembre 2013 à 11h12

Un prince a recherché les triomphes barbares,
Mais il a constaté qu’il n’en résultait rien.
La rencontre, pourtant, d’un démon aérien
Le plongea, pour un temps, dans une extase rare.

Tels des oiseaux de mer se tuant sur un phare,
Le prince et le démon périrent, corps et biens.
Cette fable pour dire (et retenez-le bien)
Que le bonheur produit la mort, sans crier gare.

Arthur, nous admirons ton talent de conteur
Et nous sommes bien loin d’atteindre tes hauteurs ;
Mais nous sommes moins durs, dans nos vers et nos proses.

Dans nos rimes, le prince a de plus doux plaisirs ;
S’il meurt, ce n’est que pour davantage s’offrir
À la contemplation de son unique rose.

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