Rodenbach

Le Règne du Silence, 1891


I

 


Être le psychologue et l’ausculteur de l’Eau,
Étudier ce cœur de l’Eau si transitoire,
Ce cœur de l’Eau souvent malade et sans mémoire.
L’Eau si pâle ! on dirait une sœur du bouleau
Par le fard du couchant à peine un peu rosée ;
Mais, dormante, elle rêve à d’orageuses mers,
Et, somnolente, elle est la Grande Névrosée
En qui se plaint sans cesse un écheveau de nerfs,
Fils cachés, fils souffrants ramifiés en elle
Et qui parfois en des frissons, en des remous
Crispent sa nudité d’une douleur charnelle !
 
Mais le mal est au cœur qui s’afflige dessous,
Cœur impressionnable et sous trop d’influences
Puisque le ciel, jusqu’aux plus minimes nuances,
Rêve d’y transvaser son infini changeant.
À peine d’elle-même et de son cœur qui dure
Quelques endimanchés nénuphars émergeant
Comme son propre songe en un peu de verdure...
 
Maladif cœur de l’Eau qui ne s’appartient pas !
Mais si soumise au ciel, si faible l’Eau soit-elle,
Elle cache sa peine en de muets combats,
Sachet inviolé dans des plis de dentelle !
Pourtant on la devine en proie à l’Idéal
Et qu’elle a les langueurs, sous ses ondes mobiles,
Des filles de treize ans qui deviennent nubiles.
Et l’on dirait aussi que, parmi l’Eau, le mal
Mystérieux d’une puberté s’élabore :
Troubles, frissons, pâleurs, émoi d’on ne sait quoi,
Quand chaque nénuphar comme un sein vient d’éclore,
Sein nouveau-né, doux gonflement qui se tient coi !
Ah ! ce cœur de l’Eau vaste en qui tout s’amalgame,
Ce cœur de l’Eau plus compliqué qu’un cœur de femme,
Il faudrait pourtant bien un peu l’analyser.
Oui ! mais l’Eau ne veut pas que quelqu’un la révèle,
Et brusquement tous les décors sombrent en elle
Dans un grand coup de vent, troublant comme un baiser !
Et la voilà, pour que rien d’elle ne s’avère,
Qui s’est enfuie au fond de sa maison de verre.
 

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