Rodenbach

Les Vies encloses, 1896


L’Âme sous-marine


 
 

I


 
Donc on a l’air de vivre et de mirer la vie,
Et d’être une eau docile où le couchant s’enflamme,
Une eau candide où le matin se clarifie,
Comme si l’Univers cessait au fil de l’âme.
 
Oui ! c’est vrai que notre âme est pleine de reflets :
Arbres, visages, ciels, maquillant sa surface,
Et les astres qui sont comme des feux follets,
Et tout ce que la vie à sa surface enchâsse.
 
Oui ! c’est vrai que notre âme au monde se fiance !
Mais qu’est-ce de mirer la simple vie humaine
Quand, dans ses profondeurs, s’ouvre un divin domaine :
Tout le royaume glauque de l’Inconscience.
 
Qui l’eût prévu sous cette calme nappe d’eau ?
Voici le gouffre et les richesses sous-marines :
Un idéal trop beau, tombé comme un fardeau,
Et des rêves, petites algues argentines...
 
Puis le corail des belles lèvres attendues,
Et, par delà des sables d’or, la grotte triste
D’un amour trop rêvé qui nulle part n’existe,
Et qu’on leurre en aimant quelques pâles statues.
 
Vaste abîme du fond de l’âme, insoupçonné :
Un rêve qu’on croyait mort et qui continue,
Des désirs s’ébauchant dans une argile nue,
Un orgueil qui, dans l’ombre, est un roi détrôné.
 
Prolongement sans fin de cette vie occulte :
Tout un pavoisement, toute une panoplie ;
Une espérance un peu vague qui se déplie ;
Un souvenir ouvrant sa fleur dans l’herbe inculte.
 
Puis des fièvres roulant leurs vagues de phosphore,
Comme si tout le clair de lune était en nous.
Quels sont ces péchés noirs que moi-même j’ignore
Et qui hantent mon âme avec de grands remous ?
 
Sombre trésor intérieur de mes pensées ;
Royaume souterrain auquel enfin j’accède ;
Et cette mer du fond de l’âme, immense et tiède,
Où sont des cris et des tendresses renoncées.
 
Ah ! ce que l’âme sait d’elle-même est si peu
Devant l’immensité de sa vie inconnue,
Sans même le soupçon d’être un abîme bleu
Au fond duquel sa Destinée est seule et nue !
 
 
 

II


 
Toute une vie en nous, non visible, circule
Et s’enchevêtre en longs remous intermittents ;
Notre âme en est variable comme le temps ;
Tantôt il y fait jour et tantôt crépuscule,
Selon de brefs et de furtifs dérangements
Tels que ceux du feuillage et des étangs dormants.
Pourquoi ces accès d’ombre et ces accès d’aurore
Dans ces zones de soi que soi-même on ignore ?
Qu’est-ce qui s’accomplit, qu’est-ce qui se détruit ?
Mais, qu’il fasse aube ou soir dans notre âme immobile,
La même vie occulte en elle se poursuit,
Comme la mer menant son œuvre sous une île !
 
 
 

III


 
          Nous avons nos Limbes obscures
          Où dorment des projets mort-nés,
          Comme des enfants sans figures.
 
          Rêves en germe, espoirs aînés,
          Rosiers trop faibles, lis trop pâles,
          Avant l’avril déracinés.
 
          Nous avons nos Limbes mentales
          Où sont des désirs mal éclos,
          Des fleurs où manquent des pétales ;
 
          Jardins obscurs comme un chaos
          Où des amours non abouties
          Vivent encor, mais les yeux clos.
 
          Ah ! tant d’images décaties !
          Et tout ce beau froment en vain
          Qui rêvait d’être des hosties.
 
          Sombre royaume souterrain,
          Labyrinthe d’inconscience,
          C’est là qu’on est un peu divin...
 
          Un rêve y dure, un vœu s’élance ;
          Un espoir vit, quoique déçu ;
          Un reflet à l’eau se fiance ;
 
          Et cela bouge à mon insu
          Dans ce clair-obscur de moi-même :
          Tout un Univers mal conçu,
 
          Et tout des songes sans baptême !
 
 
 

IV


 
Nous ne savons de notre âme que la surface !
C’est ce que sait, de l’eau, le nénuphar au fil
De cette eau ; ce que sait, d’un miroir, le profil
Qui s’y mire ; ah ! plonger dans l’étang, dans la glace !
 
Nous ne savons de notre âme que ce que sait
De la mer un enfant qui joue avec la vague ;
Il suit au loin, dans la brume qui les élague,
Les vaisseaux que tantôt leur ombre devançait.
 
Ah ! plonger dans la mer ! savoir tout de l’abîme :
Les monstres, les coraux, tant de trésors sombrés,
Et les zones du fond vertes comme des prés,
– Ce qu’on voyait à la surface est si minime !
 
Et plonger dans notre âme – elle est un gouffre aussi –
Pour voir les rêves nus, le combat des pensées,
Et les projets qui sont des perles nuancées,
Tout le Moi sous-marin dans le cerveau transi.
 
Pour le plongeur de l’âme y a-t-il une cloche ?
Ah ! oui ! descendre au fond de son propre destin,
Savoir ce qui se passe en cette mer sans fin,
Et démêler tout ce varech qui s’effiloche.
 
Mais cette vie en profondeur, nous l’ignorons ;
Ne connaissant de notre âme que la surface,
Ce que sait de la mer vaste l’enfant qui passe
Et ne voit qu’à fleur d’eau bouger les vaisseaux prompts.
 
 
 

V


 
Je rêve de plonger jusqu’au fond de mon âme
Où des rêves sombrés ont perdu leur trésor ;
Je soupçonne qu’il y a là des bagues d’or
Et des lingots à faire fondre dans la flamme
Pour y couler mon effigie ainsi qu’un roi.
Mais à quoi bon descendre en l’âme sous-marine ?
Surtout ne soyons pas le plongeur qui s’obstine ;
Laissons plutôt cette richesse sans emploi,
Car les profondes eaux de l’âme sont perfides !
Peut-être bien qu’au fond du cristal reculé
Je trouverais la coupe du roi de Thulé...
Mais quel émoi si je revenais les mains vides !
 
 
 

VI


 
Nous connaissons si mal notre pauvre âme immense !
Elle est la mer, un infini, un élément,
Qui ne cesse jamais et toujours recommence ;
Mais nous n’en savons bien que le commencement.
 
Notre âme ? Elle est aussi la grande Ville Bleue
Dont nous avons peur comme des enfants perdus
Qui, muets, sans oser dépasser la banlieue,
En regardent les toits et les clochers pointus.
 
Effroi d’entrer dans cette ville, de descendre
Dans cette mer ; enfin de tout voir et savoir :
D’un ancien amour mort, ce qui reste de cendre ;
Ce qui subsiste de reflets dans le miroir.
 
On ne connaît qu’un peu de soi, quelques pensées
Qu’on croit mener comme un berger bien obéi,
Mais c’est la lune, au loin, qui les a recensées
Et qui les conduit paître en son jardin bleui.
 
On ne sait que le bord de l’âme, quelques rêves,
Un peu de flots venus au-devant de nos mains ;
Tandis qu’à l’infini se prolongent les grèves...
Des plongeurs ont cherché les trésors sous-marins.
 
L’âme entend par moments des bruits ; elle soupçonne
Que c’est sa Destinée en marche à son insu
Qui circule parmi la Ville Bleue et sonne
Les cloches, pour un deuil qu’elle n’aura pas su.
 
L’âme présume un peu sa vie intérieure ;
Elle devine un peu par instants qu’il y a
Quelques enfants de chœur, avec leur voix mineure,
Qui cheminent dans elle en blancs Alléluia.
 
Vaste univers qu’elle contient et qu’elle ignore :
Tous ces élans, tous ces songes, tous ces essors ;
Tant de péchés nouveaux, une faune, une flore ;
Et des vaisseaux, au fond de l’eau, pleins de trésors !
 
Clair-obscur traversé d’ombres somnambuliques ;
Désirs s’évertuant à sortir de la mer ;
Rêves anciens crus morts et devenus reliques ;
Fruits d’or où fait son œuvre un invisible ver.
 
Tant de choses que l’âme aveugle continue :
Des rêves qu’elle sent et qu’elle ne voit pas ;
Une action sans but qui lui reste inconnue
Et dont on ne sait qui poursuit le canevas.
 
L’âme s’effraie ! Ah ! son trop peu de clairvoyance
Devant cet infini dans elle refluant ;
Et son Entendement dans cette Inconscience
Heurte la mer et meurt comme un pauvre affluent !
 

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