Rodenbach

Les Tristesses, 1879


La Naissance du Poète



À Théodore de Banville.


L’enfant-poète, au seuil de ses jours, entendit
Une voix frémissante et sombre qui lui dit :
 
« Tu souffriras ! Ta mère en larmes va maudire
La nuit où son amour a conçu son martyre,
Quand elle te verra, déjà pâle et rêveur,
Mordre en pleurant son sein comme un fruit sans saveur !
 
Enfant, tu laisseras les enfants de ton âge
Rire, chanter, courir, égayer le ménage,
Grimper sur les genoux des parents, chaque soir,
Lorsqu’autour d’un bon feu d’hiver on vient s’asseoir ;
Et toi, venant de naître et déjà prompt à vivre,
Tu liras, dans un coin de la chambre, un vieux livre
Dont le récit touchant fera perler tes pleurs
Sur les feuilles jaunis où sèchent quelques fleurs !...
 
Homme, tu chercheras avec une âpre envie
Le côté douloureux des choses de la vie,
Ne voyant dans les flots grondants que des récifs,
Et sous les arbres verts arrondis en massifs
Que des caveaux veillés par des croix sépulcrales !...
 
Ton cœur, comme le sourd tocsin des cathédrales,
Ébranlant la charpente osseuse de ton corps,
Jettera dans les vents ses lugubres accords ;
Mais la foule, aimant mieux les folles sonneries
Dont de vils histrions parsèment leurs féeries,
N’entendra même pas ta voix dans ces rumeurs !...
 
Alors, las de pousser d’inutiles clameurs,
Tu quitteras la foule, exilé volontaire,
Et, comme le banni qui marche solitaire
Sur le sable brûlant traîne l’ombre après lui,
Tu traîneras partout un incurable ennui.
 
Le silence calmant des grands bois, pour une heure
Peut-être apaisera la plainte intérieure,
Mais elle renaîtra, le soir, quand les sillons
S’empliront du cri-cri douloureux des grillons,
Et que le soleil rouge et flambant de lumières,
Jetant sur les petits carreaux verts des chaumières
Une lueur qui semble une larme de sang,
Drapera dans la nuit son spectre éblouissant !...
 
Comme lui tu verras mourir tes rêves roses ;
Tu sentiras en toi la tristesse des choses
Descendre ; les épis blonds et lourds de sommeil
Gronderont vaguement comme un manteau vermeil
Que le vent orageux froisse au choc de son aile ;
L’eau fuira dans les joncs d’une fuite éternelle
Blanche comme ton rêve et vague comme lui !...
 
Et quand la lune au ciel vespéral aura lui
Avec ce fin sourire indulgent des aïeules,
Si tu vois, le long des buissons ou près des meules,
De jeunes amoureux s’embrasser en chantant,
Tu sentiras toi-même un désir irritant
De serrer dans tes bras d’incomparables vierges
Qui se consumeraient pour toi comme des cierges !...
 
Ainsi tu formeras des rêves infinis :
Et, comme un jeune enfant, — ayant cherché des nids
Avec une ardeur folle aux arbres des prairies, —
Laisse les œufs brisés sur les herbes fleuries,
Toi-même, abandonnant ce que tu peux saisir,
Tu poursuivras partout ton idéal désir
Et tu resteras triste en comparant sans trêve
Au bonheur qu’on atteint le bonheur que l’on rêve !...
 
Tu vivras peu : ton cœur se fera ton bourreau
Car la lame tranchante use vite un fourreau ;
Comme un bohémien, tu courras dans la vie,
Et les passants naïfs te porteront envie,
Sans même soupçonner un moment que les fleurs
Dont s’orne ta guitare ont coûté tant de pleurs,
Et que tous ces beaux vers qui chantent sur tes lèvres
Chaque jour, sont éclos chaque nuit dans les fièvres,
Et qu’il te faut frapper ton cœur comme un rocher
Pour que cette eau sanglante en puisse s’épancher !
 
Partout tu chercheras l’impalpable chimère,
Exilé comme Dante, aveugle comme Homère,
Sans qu’on voie à ton front où les anges l’ont lu
Le signe dont Dieu marque en naissant chaque élu !...
Tu mendieras ton pain, si tu nais sans fortune,
Sans qu’on te donne plus — tant la plainte importune —
Qu’à ces mornes vieillards qui sur les grands chemins
Font chanter un vieil orgue avec leurs vieilles mains.
 
Enfin si ta voix gronde ainsi qu’une marée,
Indomptable comme elle, et comme elle éplorée ;
Si, malgré tes parents fiers et pourtant craintifs,
Tu fais chanter, pareils à des ramiers plaintifs,
Ces poèmes ailés que recueillent les âmes,
Tu verras tout à coup des envieux infâmes
Te suivre, te railler, et comme des corbeaux
Dépecer ta pensée et la mettre en lambeaux.
Jalousant ton essor vainqueur dans les espaces,
Ils perceront ta chair de leurs ongles rapaces
Pour mieux te retenir dans la boue auprès d’eux !...
Et toi, tu porteras, comme un goitre hideux,
Cet amas de jaloux rongeant tes flancs robustes
Jusqu’au jour où ton corps, sous de pâles arbustes,
Dormira dans le marbre ignoré d’un tombeau !...
 
Voilà ton sort !... Mais Dieu, pour le rendre plus beau,
T’a mis au fond du cœur le don de poésie :
Tous les objets viendront, selon ta fantaisie,
Comme des papillons te colorer les doigts,
Est-ce assez ? réponds-moi maintenant, car tu dois
À ton gré décider de ta vie inquiète... »
 
Et l’enfant répondit : « Je veux être poète !... »
 

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