Rodenbach


Les Enfants


 
Si vous rencontrez trop souvent
— Parmi ces vers noirs et moroses
Que j’écris le soir en rêvant —
Le cortège des enfants roses ;
 
Si vous trouvez trop de blondins,
C’est ainsi que je les appelle,
Trahissant par des cris badins
Leur adorable ribambelle,
 
C’est qu’au fond je les aime tant :
Ils sont tous blonds, étant l’aurore ;
Rien qu’à les voir, je suis content ;
Qu’à leur parler, je m’améliore.
 
Ils sont blonds comme une moisson,
Étant une moisson eux-même ;
Et gardent le chaste frisson
De la main de Dieu qui les sème.
 
D’où viennent-ils ? C’est un secret ;
Mais ils ressemblent à des anges ;
Et si l’on osait, on irait
Chercher des ailes sous leurs langes.
 
Dans leurs berceaux qu’ils sont jolis
Sous les petits rideaux de gaze ;
Leur grosse tête fait des plis
À la chair du bras qu’elle écrase.
 
Ils dorment, lassés de leurs jeux,
La bouche ouverte, avec paresse ;
Un pied blanc, hors des draps neigeux,
Semble chercher une caresse.
 
Un peu plus grands, sur les tapis
Ils gambadent à quatre pattes
Jusqu’à ce qu’ils soient assoupis
Et s’y couchent comme des chattes.
 
Ils commencent à bégayer
Des phrases qui sont des ébauches ;
Eux-mêmes semblent s’égayer
De leurs essais tendrement gauches.
 
Ils ont d’imperceptibles mots
Qui sont pareils aux fraîches notes
Dont se servent dans les rameaux
Les pinsons causant aux linottes.
 
Puis leur langue obéit soudain
Et dès lors s’agite et babille,
Quand on les lave, le matin,
Le soir, quand on les déshabille.
 
Ce sont des questions sans fin :
« Quel est ce fruit ?... quel est ce livre ?...
Pourquoi la soif, pourquoi la faim ?...
Pourquoi l’été, pourquoi le givre ?...
 
« La lune, pourquoi l’accrocher
À ce ciel qu’on ne peut atteindre ?
C’est sans doute pour empêcher
Que les enfants n’aillent l’éteindre.
 
« Pourquoi ce tic-tac régulier
Dans la vieille horloge de marbre ?
Pourquoi la rosée en collier
Suspendue aux branches de l’arbre ?
 
« Pourquoi ces petits en lambeaux
Quand eux ont mis leur robe blanche ;
Pourquoi gardent-ils leurs sabots,
Pour eux n’est-ce donc pas dimanche ? »
 
C’est ainsi qu’ils veulent tout voir,
Tout pénétrer et tout comprendre ;
Et nous qui croyons tant savoir,
Nous ne savons rien leur apprendre.
 
Avec leur droit petit bon sens
Ils troublent notre esprit superbe :
Dieu fixe les chênes puissants
À terre comme les brins d’herbe.
 
C’est surtout vers cinq ou six ans
Qu’ils sont à ce point adorables
Qu’ils font pâlir les vers luisants,
Qu’ils font s’incliner les érables.
 
Ils ont des sourires fréquents
En tenant un doigt dans leurs bouches ;
Et, comme nous, inconséquents,
Ils tirent les ailes des mouches,
 
Ayant pourtant le cœur si bon
Qu’ils s’attristent à voir des vieilles
Glaner des débris de charbon
Pour réchauffer un peu leurs veilles.
 
Oh ! comme ils jasent près de nous
Dans leur langage pittoresque ;
Lorsqu’ils grimpent sur nos genoux,
Nous redevenons enfants presque,
 
Nous nous amusons avec eux,
Nous leur racontons des histoires
Où de grands ogres belliqueux,
Au fond de leurs laboratoires,
 
Font distiller leur noirs venins
Dans des marmites bien chauffées,
Pour détruire ces maudits nains
Qui seront sauvés par des fées.
 
Qu’ils sont coquets, qu’ils sont charmants !
Tous ces Astyanax d’Homère,
Lisant leurs petits compliments
À la fête des père et mère !
 
Ô les bouquets ! ô les présents !
Les œufs de Pâques, les arbustes,
Les souvenirs des premiers ans,
Des jours sereins, des jours robustes !
 
Enfants, vous nous rendez ce temps
Qui par vous semble proche encore ;
Nous revivons notre printemps
Et nous revivons notre aurore.
 
Voilà pourquoi j’ai si souvent,
Au lieu des tristesses banales,
Évoqué, le soir en rêvant,
Ces folles têtes virginales !...
 
Je suis semblable au voyageur
Qui monte le flanc des collines
Pour aller parcourir, songeur,
Quelque vieux manoir en ruines ;
 
Puis arrivé là-haut, séduit
Par l’opaque et fraîche ramure
D’où le soleil matinal luit
Dans le filet d’eau qui murmure,
 
Grisé par ce vent des sommets
Que heurte seul le vol des aigles,
Il ne voudra plus désormais
Que se coucher le long des seigles,
 
Et qu’écouter les nids chanteurs,
Et qu’effeuiller des aubépines,
Et qu’en aspirer les senteurs,
— Au lieu d’aller dans les ruines !...
 

Les Tristesses, 1879

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