Paul Napoléon Roinard

Nos plaies


À Dieu..., s’Il Existe


   
    Je pensais que s’il Est, il doit dans ce silence
    Immuablement calme, entendre ce que lance
    La voix la plus débile, et seul dans les néants
    J’aurais voulu ravir aux antiques géants
    La gorge de Stentor, le front de Polyphème
    Pour lui hurler plus fort et plus haut mon blasphème...


Si j’avais été toi, quand tu fus Créateur,
Je n’eusse pas créé tes beaux chefs-d’œuvre immondes,
Je n’eusse pas pétri, sculpteur et tourmenteur
De fange et de soleil tes milliards de mondes ;
Moins féroce que toi, j’eusse aimé mieux au lieu
D’inventer tant de mal et tant de servitudes,
Rêver sereinement dans ma béatitude,
      J’eusse dormi, si j’avais été Dieu !
 
Je sais que les ennuis de ton oisiveté,
Te torturant les nerfs, t’inspiraient la torture,
Qu’il fallait pour charmer ta morne autorité,
Des hochets sanglants ; mais quand on est de nature
Juste, impeccable et forte, on cherche un autre jeu !
Quand on se prétend bon, on le prouve, on invente
Un passe-temps plus doux ! Eh parbleu, je m’en vante,
      J’eusse trouvé, si j’avais été Dieu !
 
Je n’eusse pas tiré le papillon, du ver,
Le blé, la vigne et l’or, des terres remuées,
L’été beau de clartés, des sombreurs de l’hiver,
Le diamant, du sol, l’étoile, des nuées,
L’esprit, de la matière, et, de toi, l’espoir bleu !
Puisque toute beauté naît d’essence grossière,
Puisque tout est poussière et retourne en poussière,
      Rien ne fût né, si j’avais été Dieu !
 
Et pourquoi créas-tu l’homme, ce Dieu raté ?
La femme ce démon ? Ces deux bêtes de somme,
Faites pour s’accoupler et qui n’ont enfanté
Jamais que fils comme eux, tes chefs-d’œuvre, en somme.
Pourquoi nous créas-tu, nus, laids, sans feu ni lieu,
Avec des yeux en pleurs, des fronts qui s’humilient,
De la mort dans le sang et des bras qui supplient ?
    J’eusse eu pitié, si j’avais été Dieu !
 
Pourquoi créer le sol ? la mer ? Pour y creuser
Des tombeaux à la vie éternellement brève !
Le vent ? Pour tout flétrir ! Le temps ? Pour tout user !
Les cieux ? Pour qu’on n’y pût jamais monter qu’en rêve!
Pourquoi faire un soleil qui pleure quand il pleut ?
Pourquoi frapper la lune avec une effigie
Qui montre au gueux sans gîte et nargué par l’orgie
      Que l’or est roi partout, même chez Dieu ?
 
Si tu voulais vouer ma race à tous les maux,
Pourquoi donc nous donner des instincts de génie ?
Et créer, en créant le roi des animaux,
Le prêtre qui te vends, le savant qui te nie ?
S’il est vrai que tout tourne autour de ton essieu,
Meilleur, plus Dieu que toi, poète et réfractaire
Moi je te crache au nez les larmes de la terre :
    J’en rougirais, si je m’appelais Dieu !
 
Enfin, si j’étais Dieu, si j’étais toi, tyran,
J’aurais honte et pitié de l’infini qui souffre ;
J’essaierais une fois d’être bon, d’être grand.
Et m’engrossant d’éclair, de lave et de souffre,
Dans un tonitruant rayonnement de feu,
M’irradiant partout, en flamboyante pieuvre,
Je me ferais sauter, moi-même avec mon œuvre
    Prouvant ainsi que j’étais vraiment... Dieu !
 

Commentaire (s)
Déposé par pich24 le 6 avril 2016 à 16h16

Impressionnant. Mache pas ses mots le gars.
Je sais pas ce qu’il lui a fait (ou pas fait) le Bon Dieu, mais y’a souci de revanche ; il craint dégun, le bonhomme. En tout cas, c’est drolement bien tourné. Il y a des trouvailles assez exceptionnelles ; Le prêtre qui te vends, le savant qui te nie ! Et puis la forme avec ces décasyallbes en fin de strophe.
Belle découverte.

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