Rollinat

Dans les brandes, 1877


La Mare aux grenouilles


 
Cette mare, l’hiver, devient inquiétante,
Elle s’étale au loin sous le ciel bas et gris,
Sorte de poix aqueuse, horrible et clapotante,
Où trempent les cheveux des saules rabougris.
 
La lande tout autour fourmille de crevasses,
L’herbe rare y languit dans des terrains mouvants,
D’étranges végétaux s’y convulsent, vivaces,
Sous le fouet invisible et féroce des vents ;
 
Les animaux transis, que la rafale assiège,
Y râlent sur des lits de fange et de verglas,
Et les corbeaux — milliers de points noirs sur la neige –
Les effleurent du bec en croassant leur glas.
 
Mais la lande, l’été, comme une tôle ardente,
Rutile en ondoyant sous un tel brasier bleu,
Que l’arbre, la bergère et la bête rôdante
Aspirent dans l’air lourd des effluves de feu.
 
Pourtant, jamais la mare aux ajoncs fantastiques
Ne tarit. Vert miroir tout encadré de fleurs
Et d’un fourmillement de plantes aquatiques,
Elle est rasée alors par les merles siffleurs.
 
Aux saules, aux gazons que la chaleur tourmente,
Elle offre l’éventail de son humidité,
Et, riant à l’azur, — limpidité dormante, —
Elle s’épanouit comme un lac enchanté.
 
Or, plus que les brebis, vaguant toutes fluettes
Dans la profondeur chaude et claire du lointain,
Plus que les papillons, fleurs aux ailes muettes,
Qui s’envolent dans l’air au lever du matin,
 
Plus que l’Ève des champs, fileuse de quenouilles,
Ce qui m’attire alors sur le vallon joyeux,
C’est que la grande mare est pleine de grenouilles,
— Bon petit peuple vert qui réjouit mes yeux. —
 
Les unes : père, mère, enfant mâle et femelle,
Lasses de l’eau vaseuse à force de plongeons,
Par sauts précipités, grouillantes, pêle-mêle,
Friandes de soleil, s’élancent hors des joncs ;
 
Elles s’en vont au loin s’accroupir sur les pierres,
Sur les champignons plats, sur les bosses des troncs,
Et clignotent bientôt leurs petites paupières
Dans un nimbe endormeur et bleu de moucherons.
 
Émeraude vivante au sein des herbes rousses,
Chacune luit en paix sous le midi brûlant ;
Leur respiration a des lenteurs si douces
Qu’à peine on voit bouger leur petit goitre blanc.
 
Elles sont là, sans bruit rêvassant par centaines,
S’enivrant au soleil de leur sécurité ;
Un scarabée errant du bout de ses antennes
Fait tressaillir parfois leur immobilité.
 
La vipère et l’enfant — deux venins ! — sont pour elles
Un plus mortel danger que le pied lourd des bœufs :
À leur approche, avec des bonds de sauterelles,
Je les vois se ruer à leurs gîtes bourbeux ;
 
Les autres que sur l’herbe un bruit laisse éperdues,
Ou qui préfèrent l’onde au sol poudreux et dur,
À la surface, aux bords, les pattes étendues,
Inertes hument l’air, le soleil et l’azur.
 
Ces reptiles mignons qui sont, malgré leur forme,
Poissons dans les marais, et sur la terre oiseaux,
Sautillent à mes pieds, que j’erre ou que je dorme,
Sur le bord de l’étang troué par leurs museaux.
 
Je suis le familier de ces bêtes peureuses
À ce point que, sur l’herbe et dans l’eau, sans émoi,
Dans la saison du frai qui les rend langoureuses,
Elles viennent s’unir et s’aimer devant moi.
 
Et près d’elles, toujours, le mal qui me torture,
L’ennui, — sombre veilleur, — dans la mare s’endort ;
Et, ravi, je savoure une ode à la nature
Dans l’humble fixité de leurs yeux cerclés d’or.
 
Et tout rit : ce n’est plus le corbeau qui croasse
Son hymne sépulcral aux charognes d’hiver :
Sur la lande aujourd’hui la grenouille coasse,
— Bruit monotone et gai claquant sous le ciel clair.
 

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Klingsоr : Lеs Ânеs

Τristаn Klingsоr

Rimbаud : Βаl dеs Ρеndus

Εrik Sаtiе

Lаbé : «Τоut аussitôt quе је соmmеnсе à prеndrе...»

Соppéе : «Sеptеmbrе аu сiеl légеr tасhé dе сеrfs-vоlаnts...»

Sаtiе : Lа Ρêсhе

Vеrlаinе : «Lе сiеl еst, pаr-dеssus lе tоit...»

☆ ☆ ☆ ☆

Klingsоr : Klingsоr

Τоulеt : «Сеttе frаîсhеur du sоir...»

Ghil : Lеs Yеuх dе l’аïеulе

Sсhwоb : Βоuts rimés

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Jаsоn еt Μédéе (Hеrеdiа)

De Сосhоnfuсius sur D’un bоuquеt d’œillеts gris еt rоugеs (Sаint-Gеlаis)

De Сосhоnfuсius sur Lе Ρitrе сhâtié (Μаllаrmé)

De Τhundеrbird sur «Ρrélаt, à qui lеs сiеuх се bоnhеur оnt dоnné...» (Du Βеllау)

De Gаrdеur dе саnаrds sur Vuе (Vаlérу)

De Τhundеrbird sur «Dеpuis quе ј’аi lаissé mоn nаturеl séјоur...» (Du Βеllау)

De lасоtе sur «Εn un pеtit еsquif épеrdu, mаlhеurеuх...» (Αubigné)

De Τhundеrbird sur Fin d’еmpirе (Sаmаin)

De Vinсеnt sur «Gоrdеs, ј’аi еn hоrrеur un viеillаrd viсiеuх...» (Du Βеllау)

De Vinсеnt sur Lе Βibliоphilе (Βеrtrаnd)

De Vinсеnt sur «Qui а nоmbré, quаnd l’аstrе, qui plus luit...» (Du Βеllау)

De Сurаrе- sur «Vоуоns, d’оù viеnt lе vеrbе ?...» (Hugо)

De Сurаrе- sur «Μоn âmе а sоn sесrеt, mа viе а sоn mуstèrе...» (Αrvеrs)

De Сurаrе- sur Сhаnsоn : «Lе bаtеаu sеntаit lе thé...» (Dоminiquе)

De Ρiеrrе Lаmу sur Sisinа (Βаudеlаirе)

De Ρiеrrе Lаmу sur Μа Βоhèmе (Rimbаud)

De Ρiеrrе Lаmу sur Sоnnеt аu Lесtеur (Μussеt)

De јоh.lisа sur Сirсоnspесtiоn (Vеrlаinе)

De Jаdis sur Sоlitudе (Siеfеrt)

De Jаdis sur Соmpаrаisоn du Ρhéniх (Jаmуn)

De Jаdis sur Stаnсеs sur mоn јаrdin dе Βоuсhеrvillе (Quеsnеl)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе