Rollinat


La Peur


 

À Jules Barbey d’Aurevilly.


Aussitôt que le ciel se voile
Et que le soir, brun tisserand,
Se met à machiner sa toile
Dans le mystère qui reprend,
 
Je soumets l’homme à mon caprice,
Et, reine de l’ubiquité,
Je le convulse et le hérisse
Par mon invisibilité.
 
Si le sommeil clot sa paupière,
J’ordonne au cauchemar malsain
D’aller s’accroupir sur son sein
Comme un crapaud sur une pierre.
 
Je vais par son corridor froid,
À son palier je me transporte,
Et soudain, comme avec un doigt,
Je fais toc toc toc à sa porte.
 
Sur sa table, ainsi qu’un hibou,
Se perche une tête coupée
Ayant le sourire du fou
Et le regard de la poupée ;
 
Il voit venir à pas rampants
Une dame au teint mortuaire,
Dont les cheveux sont des serpents
Et dont la robe est un suaire.
 
Puis j’éteins sa lampe, et j’assieds
Au bord de son lit qui se creuse
Une forme cadavéreuse
Qui lui chatouille les deux pieds.
 
Dans le marais plein de rancune
Qui poisse et traverse ses bas,
Il s’entend appeler très bas
Par plusieurs voix qui n’en font qu’une.
 
Il trouve un mort en faction
Qui tourne sa prunelle mate
Et meut sa putréfaction
Avec un ressort d’automate.
 
Je montre à ses yeux consternés
Des feux dans les maisons désertes,
Et dans les parcs abandonnés,
Des parterres de roses vertes.
 
Il aperçoit en frémissant,
Entre les farfadets qui flottent,
Des lavandières qui sanglotent
Au bord d’une eau couleur de sang,
 
Et la vieille croix des calvaires
De loin le hèle et le maudit
En repliant ses bras sévères
Qu’elle dresse et qu’elle brandit.
 
Au milieu d’une plaine aride,
Sur une route à l’abandon,
Il voit un grand cheval sans bride
Qui dit : « Monte donc ! Monte donc ! »
 
Et seul dans les châtaigneraies,
Il entend le rire ligneux
Que les champignons vénéneux
Mêlent au râle des orfraies.
 
Par les nuits d’orage où l’Autan
Tord sa voix qui siffle et qui grince,
Je vais emprunter à Satan
Les ténèbres dont il est prince,
 
Et l’homme en cette obscurité
Tourbillonne comme un atome,
Et devient une cécité
Qui se cogne contre un fantôme.
 
Dans un vertige où rien ne luit
Il se précipite et s’enfourne,
Et jamais il ne se retourne,
Car il me sait derrière lui ;
 
Car, à son oreille écouteuse,
Je donne, en talonnant ses pas
La sensation chuchoteuse
De la bouche que je n’ai pas.
 
Par moi la Norme est abolie,
Et j’applique en toute saison
Sur la face de la Raison
Le domino de la Folie.
 
L’impossible étant mon sujet,
Je pétris l’espace et le nombre
Je sais vaporiser l’objet,
Et je sais corporiser l’ombre.
 
J’intervertis l’aube et le soir
La paroi, le sol et la voûte ;
Et le Péché tient l’ostensoir
Pour la dévote que j’envoûte.
 
Je fais un vieux du nourrisson ;
Et je mets le regard qui tue
La voix, le geste et le frisson
Dans le portrait et la statue ;
 
Je dénature tous les bruits,
Je déprave toutes les formes,
Et je métamorphose en puits
Les montagnes les plus énormes.
 
Je brouille le temps et le lieu ;
Sous ma volonté fantastique
Le sommet devient le milieu,
Et la mesure est élastique.
 
J’immobilise les torrents,
Je durcis l’eau, je fonds les marbres,
Et je déracine les arbres
Pour en faire des Juifs-errants ;
 
Je mets dans le vol des chouettes
Des ailes de mauvais Esprits,
De l’horreur dans les silhouettes
Et du sarcasme dans les cris ;
 
Je comprime ce qui s’élance,
J’égare l’heure et le chemin,
Et je condamne au bruit humain
La bouche close du Silence ;
 
Avec les zigzags de l’éclair
J’écris sur le manoir qui tombe
Les horoscopes de la Tombe,
Du Purgatoire et de l’Enfer ;
 
Je chevauche le catafalque ;
Dans les cimetières mouvants
Je rends au nombre des vivants
Tous ceux que la mort en défalque ;
 
Et par les carrefours chagrins,
Dans les brandes et les tourbières,
Je fais marcher de longues bières
Comme un troupeau de pèlerins ;
 
Mais, le jour, je suis engourdie :
Je me repose et je m’endors
Entre ma sœur la Maladie
Et mon compère le Remords.
 

Les Névroses, 1883

Commentaire (s)

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Βаudеlаirе : Βоhémiеns еn vоуаgе

Ρеllеrin : Lа Ρеtitе Βеrgèrе

Sсаrrоn : Épitrе à Μоnsiеur Sаrаzin

Vеrlаinе : Τаntаlizеd

Vеrlаinе : Lеs Ιndоlеnts

Μаuсlаir : Légеndе : «Ιls l’оnt сlоuéе pаr lеs mаins...»

Vеrlаinе : Соllоquе sеntimеntаl

Βаnvillе : «Sсulptеur, сhеrсhе аvес sоin...»

☆ ☆ ☆ ☆

Lе Βrаz : Νосturnе

Βаudеlаirе : «Τu mеttrаis l’univеrs еntiеr dаns tа ruеllе...»

Jаmmеs : Lе sоlеil fаisаit luirе

Vеrlаinе : Lе Ρоètе еt lа Μusе

Lаutréаmоnt : «Jе сhеrсhаis unе âmе qui mе rеssеmblât...»

Βаudеlаirе : Lа Vоiх

Frаnс-Νоhаin : Sоlliсitudеs

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur Rêvе : «Jе nе puis m’еndоrmir ; је sоngе...» (Lаfоrguе)

De Сосhоnfuсius sur «Du tristе сœur vоudrаis lа flаmmе étеindrе...» (Sаint-Gеlаis)

De Сосhоnfuсius sur Βоhémiеns еn vоуаgе (Βаudеlаirе)

De Ρiеrrе Lаmу sur Sisinа (Βаudеlаirе)

De Ρiеrrе Lаmу sur Μа Βоhèmе (Rimbаud)

De Ρiеrrе Lаmу sur Sоnnеt аu Lесtеur (Μussеt)

De Τhundеrbird sur Sur un tоmbеаu (Τristаn L'Hеrmitе)

De Сurаrе- sur Сirсоnspесtiоn (Vеrlаinе)

De Jаdis sur Sоlitudе (Siеfеrt)

De Сurаrе- sur Τhérаpеutiquе (Μénаrd)

De Jаdis sur Соmpаrаisоn du Ρhéniх (Jаmуn)

De Jаdis sur Stаnсеs sur mоn јаrdin dе Βоuсhеrvillе (Quеsnеl)

De Εsprit dе сеllе sur Ρоur un аmi (Sаintе-Βеuvе)

De Lеwis Ρ. Shаnks sur Lе Μаuvаis Μоinе (Βаudеlаirе)

De Τhundеrbird sur L’Éсlаtаntе viсtоirе dе Sаrrеbruсk (Rimbаud)

De Сurаrе- sur «Εllе а bеаuсоup dе l’аir d’unе аntiquе mаrоttе...» (Sigоgnе)

De Vinсеnt sur «Соmmе un соrps féminin...» (Ρаpillоn dе Lаsphrisе)

De Élеvеur sur Sоnnеt : «Ιl у а dеs mоmеnts оù lеs fеmmеs sоnt flеurs...» (Сrоs)

De Quеlсаin sur «Dаphné sе vit еn lаuriеr соnvеrtiе...» (Sсаliоn dе Virblunеаu)

De Ρlutоrquе sur «J’еntrаis сhеz lе mаrсhаnd dе mеublеs, еt là, tristе...» (Νоuvеаu)

De Εsprit dе сеllе sur «Τоn оrguеil pеut durеr аu plus dеuх оu trоis аns...» (Viаu)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе