Rollinat

Les Névroses, 1883


La Vache au taureau


 

À Léon Cladel.


À l’aube, à l’heure exquise où l’âme du sureau
Baise au bord des marais la tristesse du saule,
Jeanne, pieds et bras nus, l’aiguillon sur l’épaule,
Conduit par le chemin sa génisse au taureau.
 
Compagnonnage errant de placides femelles,
Plantureuses Vénus de l’animalité,
Qui, dans un nonchaloir plein de bonne santé,
S’en vont à pas égaux comme deux sœurs jumelles.
 
Si le pis est pesant, les seins sont aussi lourds,
L’une a les cheveux drus, l’autre les crins opaques,
Et leurs yeux sont pareils à ces petites flaques
Où la lune projette un rayon de velours.
 
Aussi, rocs et buissons, les chênes et les chaumes
Semblent leur dire, émus de cette humble union,
Qu’en ce jour c’est la fête et la communion
Des formes, des clartés, des bruits et des arômes.
 
Un seul point les sépare, et ce point-là, c’est tout :
Séduite un beau matin par le Serpent fait homme,
Aux rameaux du Plaisir, Jeanne a cueilli la pomme,
Tandis que la génisse est vierge de partout.
 
Ses cornes aux bouts noirs, arquant leurs fines pointes,
Parent son doux visage ; et d’un air ingénu,
Toute neuve, elle apporte à son mâle inconnu
Ses lèvres de pucelle hermétiquement jointes.
 
Elles s’en vont ainsi le long des églantiers
Où l’Aurore a pleuré son déluge de perles,
Et le vol des piverts, des margots et des merles
Les effleure et les suit par dessus les sentiers.
 
Bientôt, sur leur trajet, la brise encore moite
Embaume son murmure et chauffe son soupir ;
Le lièvre, à travers champs, flâne et vient s’accroupir,
Et le ciel resourit à l’eau qui remiroite.
 
La vache, en mal d’amour, brame, le cou tendu,
Ou flaire les gazons, sans danger qu’elle y morde ;
Et la fille, en chantant, la mène par la corde,
Ivre et sereine au fond de ce pays perdu.
 
Soudain par la venelle où marquent les fers d’âne
Et jonchée au milieu de crotte de mouton,
On vient à sa rencontre, et vite, Jeanneton
Reconnaît le beau gars pour qui son cœur se damne.
 
Ils sont rendus. Voici le troupeau des canards
Qui plongeonne et s’ébat sur l’étang couleur d’huile,
Le coq sur son fumier, le pigeon sur sa tuile,
Et les deux chiens grognons, roux comme des renards.
 
Tous les fermiers sont là dans la cour du domaine,
Depuis l’aïeul joufflu jusqu’au pâtre chafouin ;
L’un d’eux fixe aux barreaux d’une voiture à foin
La taure qui mugit, s’effare et se démène.
 
On fait cercle, on s’installe autour du chariot,
Et bientôt le taurin s’avance d’un pas ferme,
Laissant choir de la morve et goutteler du germe,
Trapu, la tête courte et le pied maigriot.
 
Il vient ; sa longue queue, âpre et bien emmanchée,
Sur les cuisses, les flancs, et jusque sur les reins
Agite en se tordant son panache de crins
Où claquent des grumeaux de bouse desséchée.
 
Front bourru, mal corné, les yeux sanglants et fous,
Il bouffe devant lui comme un soufflet de forge ;
Et le fanon ridé qui croule de sa gorge
Flotte massivement et lui bat les genoux.
 
De sa langue râpeuse, énorme et violette,
Il fouille ses naseaux alternativement,
Et par un guttural et rauque beuglement
Il aborde d’un trait la vache qui halète.
 
Alors, ces animaux tremblants et tout émus,
Comme pour se conter les ruts qui les harassent,
Se hument longuement, se pourlèchent, s’embrassent,
Corne à corne, et joignant leurs gros museaux camus.
 
Graves et solennels près de cette voiture,
Ils ont l’air de comprendre, avec le libre instinct,
Qu’ils vont se donner là, sous l’œil blanc du Matin,
Le grand baiser d’Amour qui peuple la Nature.
 
Enfin, quand il a mis son mufle au bon endroit,
Le Brun, aux rayons frais du soleil qui se dore,
Renifle dans le vent la senteur qu’il adore
Et s’apprête, indécis, boiteux et maladroit.
 
Il marche à reculons, il tournoie, il oblique ;
Puis, ayant consulté sa récente vigueur,
Darde son nerf pointu dans toute sa longueur,
Et s’enlève puissant, fauve et mélancolique.
 
Mais, déséquilibré sitôt qu’il est debout,
Il use, à tâtonner, son ardeur qui succombe :
Il se hisse et fléchit, il regrimpe et retombe ;
Et pourtant, le taureau n’est pas encore à bout.
 
En vain les quolibets pleuvent du petit groupe :
Il se recueille en lui pour un nouvel assaut,
Il reflaire, il relèche, il se dresse en sursaut,
Et voilà qu’il reprend la vache par la croupe.
 
Ah bravo ! cette fois, la saillie a porté !
Certe, il n’est pas besoin que le veau recommence :
Il a, d’un jet suprême, engouffré sa semence
Jusque dans le fin fond de la maternité !
 
Et tandis que la vache, absolument inerte ;
Cuve un ravissement qui ne peut s’exhaler,
Le taureau couvre encore, avant de s’en aller,
La vierge de vingt mois qu’il a si bien ouverte.
 
Or, Jeanne et son galant surveillés par les Vieux,
Ayant vu tout cela sans pouvoir rien se dire,
Échangent à l’envi les baisers du sourire
Et les attouchements des gestes et des yeux ;
 
Puis, le désir mouillant leur prunelle flambante,
Pleine de longs regards coulés en tapinois,
Tous deux ont convenu, par un signal sournois,
De se voir aujourd’hui, juste à la nuit tombante.
 
Mais, avec le départ du Maître en cheveux blancs,
Finit cette humble scène aux acteurs si nature :
Chacun s’en va ; le Brun retourne à sa pâture,
La génisse, œil mi-clos, suit la fille à pas lents.
 
Et Jeanne s’en revient, voluptueuse et rose,
En songeant que ce soir, à l’heure des crapauds,
Elle, bien moins niaise, et lui, bien plus dispos,
Sous la Lune ils feront, tous deux, la même chose.
 

Commentaire (s)
Déposé par Esther le 27 novembre 2012 à 16h01

Existe-t’il une version cochonfucéenne?

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 27 novembre 2012 à 16h51

Tout au long d’un chemin, on voit avancer Jeanne,
Une douce génisse allant à ses côtés.
Le soleil verse au monde une étrange beauté ;
Sur le sentier survient un gros prêtre en soutane.

Ils échangent des mots dans le matin diaphane,
Jeanne au brave curé se met à raconter
Que la vache aujourd’hui doit se faire monter ;
Et le curé, peisif, regarde ses tatanes.

Un reproche lui vient, mais il n’ose le dire,
Car il voudrait le faire en gardant le sourire
Et sans se comporter comme un triste blaireau.

"Jeanne, j’ai, pour finir, un rappel à te faire,
Cette tâche devrait revenir à ton père."

"La vache, cependant, préfère le taureau".

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Esther le 27 novembre 2012 à 16h59

Erotisme et humour. Un grand moment.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 3 juillet 2021 à 13h16

Taureau de Rabelais
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Son breuvage est du vin, ses propos sont des vannes,
C’est le Taureau suprême, éclatant de santé ;
De plus d’une génisse honorant la beauté,
Il serait Dupanloup s’il portait la soutane.

Son maître a pour demeure une pauvre cabane
Où le vent peut entrer par les quatre côtés ;
Ce coin de la campagne est fort peu fréquenté,
Mais un meunier parfois y promène son âne.

À midi le taureau boit son vin sans rien dire
Car il est tout pensif, mais il semble sourire ;
C’est un noble animal, ce n’est pas un blaireau.

Montaigne et Rabelais sont ses points de repère,
Ce sont de beaux recueils qu’il reçut de son père,
Ainsi que des sonnets, ceux de Clément Marot.

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