Rollinat

Les Névroses, 1883


Le Silence des morts


 

À Mademoiselle Louise Read.


On scrute leur portrait, espérant qu’il en sorte
Un cri qui puisse enfin nous servir de flambeau.
Ah ! si même ils venaient pleurer à notre porte
Lorsque le soir étend ses ailes de corbeau !
 
Non ! Mieux que le linceul, la bière et le tombeau
Le silence revêt ceux que le temps emporte :
L’âme en fuyant nous laisse un horrible lambeau
Et ne nous connaît plus dès que la chair est morte.
 
Pourtant, que d’appels fous, longs et désespérés,
Nous poussons jour et nuit vers tous nos enterrés !
Quels flots de questions coulent avec nos larmes !
 
Mais toujours, à travers ses plaintes, ses remords,
Ses prières, ses deuils, ses spleens et ses alarmes,
L’homme attend vainement la réponse des morts.
 

Commentaire(s)
Déposé par Cochonfucius le 23 avril 2014 à 10h18

Après la mort du fils du charpentier
-------------------------------------------

-- Maître, un caveau n’est point fait pour que l’on en sorte ;
L’intérieur n’en est pas éclairé de flambeaux.
Celui qui dort dedans n’ouvre jamais la porte,
Ni ne court au  jardin se changer en corbeau.

-- Apôtre, tu n’as vu que l’absence au tombeau.
Ton imagination vers un mythe t’emporte ;
Auprès des Égyptiens tu en prends des lambeaux,
Rêvant que la magie ranime la chair morte.

Mais que dire de plus ? C’est humain, d’espérer ;
D’afficher cet espoir où sont les enterrés,
D’en colorer le deuil, d’en adoucir nos larmes ;

De faire taire ainsi les plus noirs des remords,
De garder pour toujours notre coeur en alarme ;
Charpentier, ne dis rien sur cela : tu es mort.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 27 septembre 2015 à 11h36

Maître des lucioles
------------------------

Insectes lumineux qui du noir sous-bois sortent,
Chacun semble muni d’un très petit flambeau,
D’une lampe allumée dont au loin l’éclat porte,
D’un signal dans la nuit, d’un lumignon fort beau.

Comme un blanchâtre esprit brillant sur un tombeau,
Va cet être volant que le zéphyr emporte ;
Puisqu’il tient, avec lui, de lumière un lambeau,
Il semble s’efforcer d’éveiller l’âme morte.

Il semble consoler les gens désespérés,
Faire venir au jour les désirs enterrés,
Abolir la noirceur et sécher toute larme ;

Un maître le domine, un magicien très fort,
Qui pour maint paysan put servir de mentor :
Sur le bord du torrent, il diffuse son charme.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 11 septembre 2016 à 17h41

Oiseaux querelleurs
-------------------------

J’ai vu deux beaux oiseaux, mais d’une étrange sorte,
La discorde entre eux deux allumait ses flambeaux ;
Terribles sont les coups que ces deux guerriers portent,
Effrayants,  ces démons plus noirs que des corbeaux.

Peut-être devrons-nous creuser leurs deux tombeaux,
Si, dans ce fier combat, leur fureur les emporte ;
Nous y déposerons les funèbres lambeaux
Qu’il subsistera d’eux,les fragments de chair morte.

La vie sera plus calme, on ose l’espérer ;
Quand ces deux belliqueux dormiront, enterrés,
Sans que les survivants ne leur offrent leurs larmes.

N’êtes-vous pas lassés, combattants sans remords,
D’avoir, au long du jour, votre coeur en alarme ?
-- Bien. Nous y songerons, dès que nous serons morts.

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