Rollinat

Les Névroses, 1883


Le Vieux Mouton


 

À Gustave Guiches.


 
Trop âgé pour avoir pu suivre le troupeau,
Il était resté là, perdu comme une épave :
Et dans un gouffre, auprès d’un torrent plein de bave,
Il traînait le cancer qui lui mangeait la peau.
 
Le fait est que le Diable en eût fait un suppôt,
Tant la sorcellerie habitait son œil cave
Et tant il avait pris, sur le bord de ce gave,
La nudité du ver et le pas du crapaud.
 
Je m’enfuis ! Car la bête accueillait mon approche
Avec un bêlement de haine et de reproche
Strident comme une voix qui crie : « À l’assassin ! »

Et la nuit ténébreuse installait son royaume,
Que j’entendais toujours sangloter en mon sein
La malédiction du vieux mouton fantôme.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 7 août 2017 à 12h24

Un dinosaure à pantoufles
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Trop âgé pour aller s’amuser en troupeau,
Trop affaibli pour être un bon pêcheur d’épaves,
Ce vieillard sort un peu de bon vin de sa cave,
Car il boit à demeure, et non plus au tripot.

Il a pour vêtements de légers oripeaux,
Pas souvent repassés, mais quand même, il les lave ;
Le soleil et la pluie, jamais il ne les brave,
Il reste en son abri, comme font les crapauds.

Or, cette humble maison dont nul voisin n’approche
N’abrite ni rancoeur, ni regret, ni reproche ;
Juste un vieillard pensif avec son saint-frusquin.

Et s’il me plaît d’en faire un ténébreux royaume,
Vous pouvez voir en moi son souverain fantôme,
Régnant sur la poussière et sur quelques bouquins.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 30 mai 2018 à 12h22

Dieu sans emploi
-------------------

Il n’a pas de cosmos, il n’a pas de troupeau ;
Il n’est ni dieu des flots, ni démon des épaves,
Ni dieu des bons flacons, ni démon de la cave,
Ni dieu des lupanars, ni démon des tripots.

Il n’a pas de servants revêtus d’oripeaux,
Pas de bol qu’on remplit, pas de verre qu’on lave ;
C’est un dieu sans emploi, je le trouve bien brave,
Plus vif qu’une limace et plus beau qu’un crapaud.

En son humble maison dont jamais nul n’approche,
Nous ne l’entendons pas proférer de reproches ;
Il fuit la transcendance et tout ce saint-frusquin.

Il me plaît de parler de ce dieu sans royaume,
Car j’aime les vivants, mais surtout les fantômes
Et les corbeaux tordus qu’on voit dans mes bouquins.

[Lien vers ce commentaire]

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