Jules Romains

La Vie unanime, 1908



Le présent vibre.


En haut du boulevard le crépuscule humain
Se cristallise en arc électrique. Un bruit mince
Frétille. Le courant, qui s’acharne à passer
Et s’accroche aux buissons des molécules, saigne.
Les frissons de l’éther partent en trépignant.
La foule du trottoir a repris confiance.
L’ombre appelait les cœurs et les menait danser
Sur des airs de chansons alanguis ou obscènes,
Loin, dans la solitude et dans le souvenir.
Or, la lumière trace une piste de cirque ;
Les rythmes un instant y tournent, subjugués ;
Les âmes qu’on cachait tantôt, on les dégaîne
Pour tremper leurs tranchants parallèles et nus
Dans la clarté.
                            Mais, au fond des corps, les cellules
Sentent de merveilleux effluves onduler
Vers elles. L’arc, crépitant de fougue solaire,
Darde en chacune le désir d’être un héros.
Des rayons qu’on ne voit pas vibrent, clairons rauques.
L’unité de la chair commence de craquer ;
Les globules captifs ragent comme des guêpes
Dans une toile d’araignée, et l’air est plein
De libertés que nouent de nouvelles étreintes.
La lueur aide un arbre à vouloir le printemps.
Dans les chairs, les cerveaux pensent moins ; et les branches
Souhaitent moins une âme et tâchent de grandir.
L’esprit cède sa force à l’influx électrique.
La rue est résolue à jouir, tout à coup ;
Au coin des carrefours il se caille des couples ;
Les germes bougent. Des hommes vont s’attabler
Aux tavernes en petits groupes circulaires.
La foule rêve d’être un village au soleil.
 

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