Ronsard



 
 
 

Le premier.


 
Ainsi que cette au coule et s’enfuit parmi l’herbe,
Ainsi puisse couler en cette eau le souci,
Que ma belle Maîtresse, à mon mal trop superbe,
Engrave dans mon cœur sans en avoir merci.
 
 

Le second.


 
Ainsi que dans cette eau de l’eau même je verse,
Ainsi de veine en veine Amour, qui m’a blessé,
Et qui tout à la fois son carquois me renverse,
Un breuvage amoureux dans le cœur m’a versé.
 
 

I


 
Je voulais de ma peine éteindre la mémoire :
Mais Amour, qui avait en la fontaine bu,
Y laissa son brandon, si bien qu’au lieu de boire
De l’eau pour l’étancher, je n’ai bu que du feu.
 
 

II


 
Tantôt cette fontaine est froide comme glace,
Et tantôt elle jette une ardente liqueur.
Deux contraires effets je sens, quand elle passe,
Froide dedans ma bouche, et chaude dans mon cœur.
 
 

I


 
Vous qui refraîchissez ces belles fleurs vermeilles,
Petits frères ailés, Favones et Zéphyrs,
Portez de ma Maîtresse aux ingrates oreilles,
En volant parmi l’air, quelqu’un mes soupirs.
 
 

II


 
Vous enfants de l’Aurore, allez baiser ma Dame :
Dite lui que je meurs, contez-lui ma douleur,
Et qu’Amour me transforme en un rocher sans âme,
Non comme il fit Narcisse en une belle fleur.
 
 

I


 
Grenouilles qui jasez quand l’an se renouvelle,
Vous Gressets qui servez aux charmes, comme on dit,
Criez en autre part votre antique querelle :
Ce lieu sacré vous soit à jamais interdit.
 
 

II


 
Philomèle en Avril ses plaintes y jargonne,
Et tes bords sans chansons ne se puissent trouver :
L’Arondelle l’Été, le Ramier en Automne,
Le Pinson en tout temps, la Gadille en Hiver.
 
 

I


 
Cesse tes pleurs, Hercule, et laisse ta Mysie,
Tes pieds de trop courir sont jà faibles et las :
Ici les Nymphes ont leur demeure choisie,
Ici sont tes Amours, ici est ton Hylas.
 
 

II


 
Que ne suis-je ravi comme l’enfant Argive ?
Pour revancher ma mort, je ne voudrais sinon
Que le bord, le gravois, les herbes et la rive
Fussent toujours nommés d’Hélène, et de mon nom !
 
 

I


 
Dryades, qui vivez sous les écorces saintes,
Venez, et témoignez combien de fois le jour
Ai-je troublé vos bois par le cri de mes plaintes,
N’ayant autre plaisir qu’à soupirer d’Amour ?
 
 

II


 
Écho, fille de l’Air, hôtesse solitaire
Des rochers, où souvent tu me vois retirer,
Dis quantes fois le jour lamentant ma misère,
T’ai-je fait soupirer, en m’oyant soupirer ?
 
 

I


 
Ni Cannes ni Roseaux ne bordent ton rivage,
Mais le gai Poliot, des bergères ami.
Toujours au chaud du jour le Dieu de ce bocage,
Appuyé sur sa flûte, y puisse être endormi.
 
 

II


 
Fontaine, à tout jamais ta source soit pavée,
Non de menus gravois, de mousses ni d’herbis,
Mais bien de mainte Perle à bouillons enlevée,
De Diamants, Saphirs, Turquoises et Rubis.
 
 

I


 
Le Pasteur en tes eaux nulle branche ne jette,
Le Bouc de son ergot ne te puisse fouler :
Ains comme un beau Cristal, toujours tranquille et nette,
Puisses tu par les fleurs éternelle couler.
 
 

II


 
Les Nymphes de ces eaux et les Hamadryades,
Que l’amoureux Satyre entre les bois poursuit,
Se tenant main à main, de sauts et de gambades,
Aux rayons du Croissant y dansent toute nuit.
 
 

I


 
Si j’étais un grand Prince, un superbe édifice
Je voudrais te bâtir, où je ferais fumer
Tous les ans à ta fête autels et sacrifice,
Te nommant pour jamais la Fontaine d’aimer.
 
 

II


 
Il ne faut plus aller en la forêt d’Ardenne
Chercher l’eau, dont Regnaut était tant désireux :
Celui qui boit à jeun trois fois cette fontaine,
Soit passant, ou voisin, il devient amoureux.
 
 

I


 
Lune qui as ta robe en rayons étoilée,
Garde cette fontaine aux jours les plus ardents :
Défends-la pour jamais de chaud et de gelée,
Rempli la de rosée, et te mire dedans.
 
 

II


 
Advienne après mille ans, qu’un Pastoureau dégoise
Mes amours ; et qu’il conte aux Nymphes d’ici près,
Qu’un Vandômois mourut pour une Saintongeoise,
Et qu’encor son esprit erre entre ces forêts.
 
 

Le tiers.


 
Garçons, ne chantez plus : jà Vesper nous commande
De serrer nos troupeaux : les Loups sont jà dehors.
Demain à la fraîcheur avec une autre bande
Nous reviendrons danser à l’entour de tes bords.
 
Fontaine cependant de cette tasse pleine
Reçois ce vin sacré que je verse dans toi :
Sois dite pour jamais la Fontaine d’Hélène ;
Et conserve en tes eaux mes amours et ma foi.
 

Sonnets pour Hélène, 1578

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