Ronsard


Institution de l’adolescence du roi très-chrétien Charles

neuvième du nom


Sire, ce n’est pas tout que d’être Roi de France,
Il faut que la verture honore votre enfance :
Un Roi sans la vertu porte le Sceptre en vain,
Qui ne lui est sinon un fardeau dans la main.
 
Pource on dit que Thétis, la femme de Pelée,
Après avoir la peau de son enfant brûlée,
Pour le rendre immortel le prit en son giron,
Et de nuit l’emporta dans l’Antre de Chiron :
Chiron, noble Centaure, afin de lui apprendre
Les plus rares vertus dès sa jeunesse tendre,
Et de science et d’art son Achille honorer :
Un Roi pour être grand ne doit rien ignorer.
 
Il ne doit seulement savoir l’art de la guerre,
De garder les cités, ou les ruer par terre,
De piquer les chevaux, ou contre son harnois
Recevoir mille coups de lances aux tournois ;
De savoir comme il faut dresser une embuscade,
Ou donner une cargue ou une camisade,
Se ranger en bataille et sous les étendards
Mettre par artifice en ordre les soldards.
 
Les Rois les plus brutaux telles choses n’ignorent,
Et par le sang versé leurs couronnes honorent :
Tout ainsi que Lions, qui s’estiment alors
De tous les animaux être vus les plus forts,
Quand leur gueule dévore un cerf au grand corsage,
Et ont rempli les champs de meurtre et de carnage.
 
Mais les Princes mieux nés n’estiment leur vertu
Procéder ni de sang ni de glaive pointu :
Ni de harnais ferrés qui les peuples étonnent,
Mais par les beaux métiers que les Muses nous donnent.
 
Quand les Muses, qui sont filles de Jupiter
(Dont les Rois sont issus), les Rois daignent chanter,
Elles les font marcher en toute révérence,
Loin de leur Majesté bannissant l’ignorance :
Et tous remplis de grâce et de divinité,
Les font parmi le peuple ordonner équité.
 
Ils deviennent appris en la Mathématique,
En l’art de bien parler, en Histoire, en Musique,
En Physionomie, afin de mieux savoir
Juger de leurs sujets seulement à les voir.
 
Telle science sut le jeune Prince Achille,
Puis savant et vaillant fit trébucher Troïle,
Sur le champ Phrygien, et fit mourir encor
Devant le mur Troyen le magnanime Hector :
Il tua Sarpédon, tua Penthésilée,
Et par lui la cité de Troie fut brûlée.
 
Tel fut jadis Thésée, Hercules et Jason,
Et tous les vaillants preux de l’antique saison :
Tel vous serez aussi, si la Parque cruelle
Ne tranche avant le temps votre trame nouvelle.
 
Charles, votre beau nom tant commun à nos Rois,
Nom du Ciel revenu en France par neuf fois,
Neuf fois, nombre parfait (comme cil qui assemble
Pour sa perfection trois triades ensemble),
Montre que vous aurez l’empire et le renom
De huit Charles passés dont vous portez le nom.
Mais pour vous faire tel il faut de l’artifice,
Et dès jeunesse apprendre à combattre le vice.
 
Il faut premièrement apprendre à craindre Dieu,
Dont vous êtes l’image, et porter au milieu
De votre cœur son nom et sa sainte parole,
Comme le seul secours dont l’homme se console.
 
En après, si voulez en terre prospérer,
Vous devez votre mère humblement honorer,
La craindre et la servir, qui seulement de mère
Ne vous sert pas ici, mais de garde et de père.
 
Après il faut tenir la loi de vos aïeux,
Qui furent Rois en terre, et sont là-haut aux Cieux ;
Et garder que le peuple imprime en sa cervelle
Le curieuse erreur d’une secte nouvelle.
 
Après il faut apprendre à bien imaginer,
Autrement la raison ne pourrait gouverner :
Car tout le mal qui vient à l’homme prend naissance
Quand par-sus la raison le cuider a puissance.
 
Tout ainsi que le corps s’exerce en travaillant,
Il faut que la raison s’exerce en bataillant
Contre la monstrueuse et fausse fantaisie,
De peur que vainement l’âme n’en soit saisie :
Car ce n’est pas le tout de savoir la vertu :
Il faut connaître aussi le vice revêtu
D’un habit vertueux, qui d’autant plus offence,
Qu’il se monstre honorable, et a belle apparence.
 
De là, vous apprendrez à vous connaître bien,
Et, en vous connaissant, vous ferez toujours bien.
« Le vrai commencement pour en vertus accroître,
C’est, disait Apollon, soi-même se connoître : »
Celui qui se connaît est seul maître de soi,
Et, sans avoir Royaume, il est vraiment un Roi.
 
Commencez donc ainsi : puis sitôt que par l’âge
Vous serez homme fait de corps et de courage,
Il faudra de vous-même apprendre à commander,
À ouïr vos sujets, les voir et demander,
Les connaître par nom et leur faire justice,
Honorer la vertu et corriger le vice.
 
Malheureux sont les Rois qui fondent leur appui
Sur l’aide d’un commis, qui par les yeux d’autrui
Voyent l’état du peuple, et oyent par l’oreille
D’un flatteur mensonger qui leur conte merveille.
Tel Roi ne règne pas, ou bien il règne en peur,
D’autant qu’il ne sait rien, d’offenser un flatteur.
 
Mais, Sire, ou je me trompe en voyant votre grâce,
Ou vous tiendrez d’un Roi la legitime place :
Vous ferez votre charge, et comme un Prince doux,
Audience et faveur vous donnerez à tous.
 
Vostre palais royal connaîtrez en présence,
Et ne commettrez point une petite offence.
Si un Pilote faut tant soit peu sur la mer,
Il fera dessous l’eau le navire abîmer.
Si un Monarque faut tant soit peu, la province
Se perd : car volontiers le peuple suit le Prince.
 
Aussi pour être Roi, vous ne devez penser
Vouloir comme un Tyran vos sujets offenser.
De même notre corps, votre corps est de boue ;
Des petits et des grands la Fortune se joue ;
Tous les règnes mondains se font et se défont,
Et au gré de Fortune ils viennent et s’en vont ;
Et ne durent non plus qu’une flamme allumée,
Qui soudain est éprise et soudain consumée.
 
Or, Sire, imitez Dieu, lequel vous a donné
Le Sceptre, et vous a fait un grand Roi couronné.
Faites miséricorde à celui qui supplie ;
Punissez l’orgueilleux qui s’arme en sa folie ;
Ne poussez par faveur un homme en dignité,
Mais choisissez celui qui l’a bien mérité ;
Ne baillez pour argent ni états ni offices ;
Ne donnez aux premiers les vacants bénéfices ;
Ne souffrez près de vous ni flatteurs ni vanteurs ;
Fuyez ces plaisants fols qui ne sont que menteurs ;
Et n’endurez jamais que les langues légères
Médisent des Seigneurs des terres étrangères.
 
Ne soyez point moqueur, ni trop haut à la main,
Vous souvenant toujours que vous êtes humain ;
Ne pillez vos sujets par rançons ni par tailles ;
Ne prenez sans raison ni guerres ni batailles ;
Gardez le vôtre propre et vos biens amassez :
Car pour vivre content vous en avez assez.
 
S’il vous plaît vous garder sans archers de la garde,
Il faut que d’un bon œil le peuple vous regarde,
Qu’il vous aime sans crainte : ainsi les puissants Rois
Ont conservé leur vie, et non par le harnois.
 
Comme le corps royal ayez l’âme royale ;
Tirez le peuple à vous d’une main libérale,
Et pensez que le mal le plus pernicieux
C’est un Prince sordide et avaricieux.
 
Ayez autour de vous personnes vénérables,
Et les oyez parler volontiers à vos tables ;
Soyez leur auditeur, comme fut votre aïeul,
Ce grand François qui vit encores au cercueil.
 
Soyez, comme un bon Prince, amoureux de la gloire,
Et faites que de vous se rempisse une histoire,
Du temps victorieux, vous faisant immortel
Comme Charles le Grand ou bien Charles Martel.
Ne souffrez que les grands blessent le populaire ;
Ne souffrez que le peuple au grand puisse déplaire ;
Gouvernez votre argent par sagesse et raison :
Le Prince qui ne peut gouverner sa maison,
Sa femme, ses enfants, et son bien domestique,
Ne saurait gouverner une grand’ République.
 
Pensez longtemps devant que faire aucuns édits ;
Mais, sitôt qu’ils seront devant le peuple dits,
Qu’ils soient pour tout jamais d’invincible puissance,
Autrement vos Décrets sentiraient leur enfance.
Ne vous montrez jamais pompeusement vêtu :
L’habillement des Rois est la seule vertu ;
Que votre corps reluise en vertus glorieuses,
Et non pas vos habits de perles précieuses.
 
D’amis plus que d’argent montrez-vous désireux ;
Les Princes sans amis sont toujours malheureux.
Aimez les gens de bien, ayant toujours envie
De ressembler à ceux qui sont de bonne vie.
Punissez les malins et les séditieux.
Ne soyez point chagrin, dépit, ni furieux,
Mais honnête et gaillard, portant sur le visage
De votre gentille âme un gentil témoignage.
 
Or, Sire, pour autant que nul n’a le pouvoir
De châtier les Rois qui font mal leur devoir,
Punissez-vous vous-même, afin que la Justice
De Dieu, qui est plus grand, vos fautes ne punisse.
Je dis ce puissant Dieu dont l’Empire est sans bout,
Qui de son trône assis en la terre voit tout,
Et fait à un chacun ses justices égales,
Autant aux laboureurs qu’aux personnes Royales :
Lequel nous supplions vous tenir en sa loi,
Et vous aimer autant qu’il fit David, son Roi,
Et rendre comme à lui votre sceptre tranquille :
Sans la faveur de Dieu la force est inutile.
 

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