Ronsard


L’Alouette


 
Hé Dieu, que je porte d’envie
Aux félicités de ta vie,
Alouette, qui de l’amour
Caquettes dès le point du jour,
Secouant la douce rosée
En l’air, dont tu es arrosée.
    D’avant que Phébus soit levé
Tu enlèves ton corps lavé
Pour l’essuyer près de la nue,
Trémoussant d’une aile menue :
Et te sourdant à petits bonds,
Tu dis en l’air de si doux sons
Composés de ta tirelire,
Qu’il n’est amant qui ne désire
Comme toi devenir oiseau,
Pour dégoiser un chant si beau :
Puis quand tu es bien élevée,
Tu tombes comme une fusée
Qu’une jeune pucelle au soir
De sa quenouille laisse choir,
Quand au foyer elle sommeille,
Frappant son sein de son oreille :
Ou bien quand en filant le jour
Voit celui qui lui fait l’amour
Venir près d’elle à l’impourvue,
De honte elle abaisse la vue,
Et son tors fuseau délié
Loin de sa main roule à son pied.
Ainsi tu roules, Alouette,
Ma doucelette mignonnette,
Qui plus qu’un rossignol me plais
Chantant par un taillis épais.
    Tu vis sans offenser personne,
Ton bec innocent ne moissonne
Le froment, comme ces oiseaux
Qui font aux hommes mille maux,
Soit que le blé rongent en herbe,
Ou soit qu’ils l’égrènent en gerbe :
Mais tu vis par les sillons verts,
De petits fourmis et de vers :
Ou d’une mouche, ou d’une achée
Tu portes aux tiens la béchée,
Ou d’une chenille qui sort
Des feuilles, quand l’Hiver est mort.
    À tort les mensongers Poètes
Ont mal feint que vous, Alouettes
D’avoir votre père haï
Jadis jusqu’à l’avoir trahi,
Coupant de sa tête Royale
La blonde perruque fatale,
Dans laquelle un crin d’or portait
En qui toute sa force était.
Mais quoi ! vous n’êtes pas seulettes
À qui les mensongers Poètes
Ont fait grand tort : dedans le bois
Le Rossignol à haute voix
Caché dessous quelque verdure
Se plaint d’eux, et leur dit injure.
Si fait bien l’Arondelle aussi
Quand elle chante son cossi.
Ne laissez pas pourtant de dire
Mieux que devant la tirelire,
Et faites crever par dépit
Ces menteurs de ce qu’ils ont dit.
    Ne laissez pour cela de vivre
Joyeusement, et de poursuivre
À chaque retour du Printemps
Vos accoutumés passetemps
Ainsi jamais la main pillarde
D’une pastourelle mignarde
Parmi les sillons épiant
Votre nouveau nid pépiant,
Quand vous chantez ne le dérobe
Ou dans son sein ou dans sa robe.
Vivez oiseaux et vous haussez
Toujours en l’air, et annoncez
De votre chant et de votre aile
Que le Printemps se renouvelle.
 

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