Ronsard


Le Nuage, ou l’Ivrogne


 
Un soir, le jour de Saint-Martin,
Thenot, au milieu du festin,
Ayant déjà mille verrées
D’un gosier large dévorées,
Ayant gloutement avalé
Sans mâcher maint jambon salé,
Ayant rongé mille saucisses,
Mille pâtés tous pleins d’épices,
Ayant maint flacon rehumé,
Et mangé maint braisil fumé,
Hors des mains lui coula sa coupe ;
Puis, bégayant devers la troupe,
Et d’un geste tout furieux
Tournant la prunelle des yeux,
Pour mieux digérer son vinage,
Sur le banc pencha son visage.
 
Jà jà commençait à ronfler,
À nariner, à renifler,
Quand deux flacons chus contre terre,
Pêle-mêle avecques un verre,
Vinrent réveiller à demi
Thenot sur le banc endormi.
 
Thenot donc, qui demi s’éveille,
Frottant son front et son oreille,
Et s’allongeant deux ou trois fois,
En sursaut jeta cette voix :
 
Il est jour, que dit l’alouette,
Non est ; non ! dit la fillette :
Hà là là là là là là là,
Je vois deçà, je vois delà,
Je vois mille bêtes cornues,
Mille marmots dedans les nues ;
De l’une sort un grand taureau,
Sur l’autre sautelle un chevreau ;
L’une a les cornes d’un satyre,
Et du ventre de l’autre tire
Un crocodile mille tours.
Je vois des villes et des tours,
J’en vois de rouges et de vertes,
Vois-les-là ! je les vois couvertes
De sucres et de pois confits ;
J’en vois de morts, j’en vois de vifs,
J’en vois, voyez-les donc ! qui semblent
Aux blés qui sous la bise tremblent.
 
J’avise un camp de nains armés,
J’en vois qui ne sont point formés,
Tronqués de cuisses et de jambes,
Et si ont les yeux comme flambes
Au creux de l’estomac assis.
J’en vois cinquante, j’en vois six
Qui sont sans ventre, et si ont tête
Effroyable d’une grand crête.
 
Voici deux nuages tout pleins
De Mores qui n’ont point de mains
Ni de corps, et ont les visages
Semblables à des chats sauvages :
Les uns portent des pieds de chèvre,
Et les autres n’ont qu’une lèvre
Qui seule barbotte, et dedans
Ils n’ont ni mâchoires ni dents.
 
J’en vois de barbus comme ermites,
Je vois les combats des Lapithes,
J’en vois tout hérissés de peaux,
J’entravise mille troupeaux
De singes qui d’un tour de joue
D’en haut aux hommes font la moue ;
Je vois, je vois parmi les flots,
D’une baleine le grand dos,
Et ses épines qui paraissent
Comme en l’eau deux roches qui croissent ;
Un y galope un grand détrier
Sans bride, selle ni étrier ;
L’un talonne à peine une vache,
L’autre dessus un âne tâche
De vouloir jaillir d’un plein saut
Sus un qui manie un crapaud ;
L’un va tardif, l’autre galope,
L’un s’élance dessus la crope
D’un centaure tout débridé ;
Et l’autre d’un géant guidé,
Portant au front une sonnette,
Par l’air chevauche à la genette ;
L’un sur le dos se charge un veau,
L’autre en sa main tient un marteau ;
L’un d’une mine renfrognée
Arme son poing d’une cognée ;
L’un porte un dard, l’autre un trident,
Et l’autre un tison tout ardent.
 
Les uns sont montés sur des grues,
Et les autres sur des tortues
Vont à la chasse avec les dieux ;
Je vois le bon Père joyeux
Qui se transforme en cent nouvelles ;
J’en vois qui n’ont point de cervelles,
Et font un amas nonpareil,
Pour vouloir battre le Soleil
Et pour l’enclore en la caverne
Ou de Saint Patrice, ou d’Averne ;
Je vois sa sœur qui le défend,
Je vois tout le ciel qui se fend,
Et la terre qui se crevasse,
Et le chaos qui les menace.
 
Je vois cent mille satyreaux,
Ayant les ergots de chevreaux,
Faire peur à mille naïades.
Je vois la danse des dryades
Parmi les forêts trépigner,
Et maintenant se repeigner
Au fond des plus tièdes vallées,
Ores à tresses avalées,
Ores gentement en un rond,
Ores à flocons sur le front,
Puis se baigner dans les fontaines.
 
Las ! ces nues de grêle pleines
Me prédisent que Jupiter
Se veut contre moi dépiter :
Bré, bré, bré, bré ! voici le foudre,
Crac, crac, crac ! n’oyez-vous découdre
Le ventre d’un nuau ? J’ai vu,
J’ai vu, crac, crac ! j’ai vu le feu,
J’ai vu l’orage, et le tonnerre
Tout mort me brise contre terre.
 
À tant, cet ivrogne Thenot,
De peur qu’il eut, ne dit plus mot,
Pensant vraiment que la tempête
Lui avait foudroyé la tête.
 

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