Jean-Baptiste Rousseau


Ode tirée du Cantique d’Ézéchias


 
J’ai vu mes tristes journées
Décliner vers leur penchant ;
Au midi de mes années
Je touchais à mon couchant :
La Mort, déployant ses ailes,
Couvrait d’ombres éternelles
La clarté dont je jouis ;
Et, dans cette nuit funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis.
 
Grand Dieu, votre main réclame
Les dons que j’en ai reçus ;
Elle vient couper la trame
Des jours qu’elle m’a tissus :
Mon dernier soleil se lève
Et votre souffle m’enlève
De la terre des vivants,
Comme la feuille séchée,
Qui, de sa tige arrachée,
Devient le jouet des vents.
 
Comme un lion plein de rage,
Le mal a brisé mes os ;
Le tombeau m’ouvre un passage
Dans ses lugubres cachots.
Victime faible et tremblante,
À cette image sanglante
Je soupire nuit et jour ;
Et, dans ma crainte mortelle,
Je suis comme l’hirondelle
Sous les griffes du vautour.
 
Ainsi, de cris et d’alarmes,
Mon mal semblait se nourrir ;
Et mes yeux, noyés de larmes,
Étaient lassés de s’ouvrir.
Je disais à la nuit sombre :
Ô nuit, tu vas dans ton ombre
M’ensevelir pour toujours !
Je redisais à l’aurore :
Le jour que tu fais éclore
Est le dernier de mes jours !
 
Mon âme est dans les ténèbres,
Mes sens sont glacés d’effroi :
Écoutez mes cris funèbres,
Dieu juste, répondez-moi.
Mais enfin sa main propice
A comblé le précipice
Qui s’entrouvrait sous mes pas :
Son secours me fortifie,
Et me fait trouver la vie
Dans les horreurs du trépas.
 
Seigneur, il faut que la terre
Connaisse en moi vos bienfaits :
Vous ne m’avez fait la guerre
Que pour me donner la paix.
Heureux l’homme à qui la grâce
Départ ce don efficace,
Puisé dans ces saints trésors ;
Et qui, rallumant sa flamme,
Trouve la santé de l’âme
Dans les souffrances du corps !
 
C’est pour sauver la mémoire
De vos immortels secours ;
C’est pour vous, pour votre gloire,
Que vous prolongez nos jours.
Non, non, vos bontés sacrées
Ne seront point célébrées
Dans l’horreur des monuments :
La Mort, aveugle et muette,
Ne sera point l’interprète
De vos saints commandements.
 
Mais ceux qui de sa menace,
Comme moi, sont rachetés,
Annonceront à leur race
Vos célestes vérités.
J’irai, Seigneur, dans vos temples,
Réchauffer par mes exemples
Les mortels les plus glacés,
Et, vous offrant mon hommage,
Leur montrer l’unique usage
Des jours que vous leur laissez.
 

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