Jean-Baptiste Rousseau

Les Œuvres de Mr Rousseau, 1722


Stances sur le premier jour de l’an


 
L’Astre qui partage les jours
Et qui nous prête sa lumière
Vient de terminer sa carrière,
Et recommence un nouveau cours.
 
Avec une vitesse extrême
Nous avons vu l’An s’écouler ;
Celui-ci passera de même,
Sans qu’on puisse le rappeler.
 
Tout finit, tout est sans remède
Aux Lois du Temps assujetti,
Et par l’instant qui lui succède,
Chaque instant est anéanti.
 
La plus brillante des journées
Passe pour ne plus revenir.
La plus fertile des années,
N’a commencé que pour finir.
 
En vain par les murs qu’il achève
Un Roi croit s’immortaliser ;
La Vanité qui les élève,
Ne saurait les éterniser.
 
L’homme qui de tout est le Maître,
Par la même Loi doit périr ;
Ici-bas commencer à naître,
C’est ne commencer qu’à mourir.
 
Pourquoi donc en si peu d’espace
De tant de soins m’embarrasser ?
Pourquoi perdre le jour qui passe,
Pour un autre qui doit passer ?
 
Si tel est le destin des hommes
Qu’un moment peut les voir finir,
Vivons pour l’instant où nous sommes,
Et non pour l’instant à venir.
 
Cet homme est vraiment déplorable,
Qui de la fortune amoureux,
Se rend lui-même misérable,
En travaillant pour être heureux.
 
Dans des illusions flatteuses
Il consume ses plus beaux ans ;
À des Espérances douteuses
Il immole des biens présents.
 
Insensés ! votre Âme se livre
À de tumultueux projets ;
Vous mourez sans avoir jamais
Pu trouver le moment de vivre.
 
De l’erreur qui vous a séduits
Vous ne me verrez point repaître.
Ma vie est l’instant où je suis
Et non l’instant où je dois être.
 
Je songe aux jours que j’ai passés,
Sans les regretter, ni m’en plaindre ;
Je vois ceux qui me sont laissés,
Sans les désirer ni les craindre.
 
Ne laissons point évanouir
Des biens mis en notre puissance,
Et que l’attente d’en jouir
N’étouffe point leur jouissance.
 
Le moment passé n’est plus rien ;
Demain nous pouvons ne plus être :
Le présent est l’unique bien,
Dont l’homme soit vraiment le Maître.
 

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