Rutebeuf

(ca. 1225-ca. 1285)

Un autrе pоèmе :

Lе Dit dе Ribаut dе Grèvе

 

 

Rutebeuf


La Griesche d’hiver


 
Contre le temps qu’arbre défeuille,
Qu’il ne remaint en branche feuille
              Qui n’aille à terre,
Par pauvreté qui moi atterre,
Qui de toutes parts me muet guerre
              Contre l’hiver,
Dont moult me sont changés les vers,
Mon dit commence trop divers
              De pauvre histoire.
Pauvre sens et pauvre mémoire
M’a Dieu donné, le roi de gloire,
              Et pauvre rente,
Et froid au cul quand bise vente :
Le vent me vient, le vent m’évente
              Et trop souvent
Plusieurs foïes sent le vent.
Bien me l’eut griesche en couvent
              Quanques me livre :
Bien me paie, bien me délivre,
Contre le sou me rend la livre
              De grand pauverte.
Pauvreté est sur moi reverte :
Toujours m’en est la porte ouverte,
              Toujours y suis
Ni nulle fois ne m’en échuis.
Par pluie mouill’, par chaud essuis :
              Ci a riche homme !
Je ne dors que le premier somme.
De mon avoir ne sais la somme,
              Qu’il n’y a point.
Dieu me fait le temps si à point
Noire mouche en été me poind,
              En hiver blanche.
Issi suis comm’ l’osière franche
Ou comm’ les oiseaux sur la branche :
              En été chante,
En hiver pleure et me guermante,
Et me défeuille aussi comm’ l’ente
              Au premier gel.
En moi n’a ni venin ni fiel :
Il ne me remaint rien sous ciel,
              Tout va sa voie.
Les enviails que je savoie
M’ont avoyé quanques j’avoie
              Et fourvoyé,
Et fors de voie dévoyé.
Fols enviaux ai envoyé,
              Or m’en souviens.
Or vois-je bien, tout va, tout vient :
Tout venir, tout aller convient,
              Fors que bienfait.
Les dés que les déciers ont fait
M’ont de ma robe tout défait ;
              Les dés m’occient,
Les dés m’aguettent et épient,
Les dés m’assaillent et défient,
              Ce pèse moi.
Je n’en puis mais, si je m’émeus :
Ne vois venir avril ni mai,
              Voici la glace.
Or suis entré en male trace ;
Les trahiteurs de pute extrace
              M’ont mis sans robe.
Le siècles est si plein de lobe !
Qui auques a, si fait le gobe ;
              Et je, que fais,
Qui de pauvreté sens le fait ?
Griesche ne me laisse en paix,
              Moult me dérroie,
Moult m’assaut et moult me guerroie ;
Jamais de ce mal ne garroie
              Par tel marché.
Trop ai en mauvais lieu marché ;
Les dés m’ont pris et emparché :
              Je les claims quitte !
Fol est qu’à leur conseil habite :
De sa dette pas ne s’acquitte,
              Ainsois s’encombre ;
De jour en jour accroît le nombre.
En été ne quiert-il pas l’ombre
              Ni froide chambre,
Que nus lui sont souvent les membres :
Du deuil son voisin ne lui membre,
              Mais le sien pleure.
Griesche lui a courru seure,
Dénué l’a en petit d’heure,
              Et nul ne l’aime.
Cil qui devant cousin le clame
Lui dit en riant : « Ci faut trame
              Par lécherie.
Foi que tu dois sainte Marie,
Cor va ore en la Draperie
              Du drap accroire ;
Si le drapier ne t’en veux croire,
Si t’en revas droit à la foire
              Et va au Change.
Si tu jures Saint Michel l’ange
Que tu n’as sur toi lin ni lange
              Où ait argent,
L’on te verra moult beau sergent,
Bien t’apercevront la gent :
              Créüs seras.
Quand d’ilueques remouveras,
Argent ou faille emporteras. »
              Or a sa paie.
Ainsi vers moi chacun s’apaie :
              Je n’en puis mais.
 



Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 16 octobre 2013 à 16h52

Avec 唐伯虎 Tang Bohu

*   *   *   *   *

Vivre soixante et dix années
Jamais ne fut chose donnée ;
C’est courte vie,

Surtout si l’enfance on retranche
Et la vieillesse et la nuit blanche,
L’intempérie...

Après notre fête lunaire,
Après la mi-automne claire,
Que vaut la lune ?

Après avril où tant de fleurs
Aux morts vont offrant leurs couleurs,
N’en aime aucune.

Jardin fleuri, lune charmante,
En votre honneur il faut qu’on chante,
Qu’un air résonne ;

Belle coupe à présent bien pleine
Demain n’offre plus de joie vaine
À nos personnes.

Tant de projets et tant d’affaires,
Tant de métiers, que sais-tu faire ?
Tant de souci ;

Ce qu’argent et travail procurent,
C’est que trop tôt ta chevelure
S’en va blanchir.

Plus vite s’en iront les mois
Que tu ne comptes sur les doigts
De cette main ;

La cloche a dit bonsoir au jour
Et déjà le coq dit bonjour
Au lendemain.

Veuillez dénombrer les présents :
L’an prochain c’est l’enterrement
De l’un ou l’autre ;

Mais nos tombeaux, pour la moitié,
L’an prochain seront oubliés
Dans l’herbe haute.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Christian le 16 octobre 2013 à 20h14

Mais les champs des morts d’aujourd’hui
en se prohibant les produits
       phytosalubres
laissent les carrés mortuaires
s’exhubérer d’un vert suaire :
       C’est moins lugubre...

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Tang Bohu le 17 octobre 2013 à 13h06


人生七十古來稀,
La vie humaine, depuis toujours, n’atteint que rarement soixante-dix ans,

前除幼來後除老;
Le début n’est qu’enfance, et la fin, des vieux jours ;

中間光景沒多時,
Au milieu, peu de temps,

又有嚴霜與煩惱。
Gâté par les intempéries et les contrariétés.

過了中秋月不明,
Après la mi-automne, point de si claire lune,

過了清明花不好;
Après la printanière Fête des Morts, point de si belles fleurs ;

花前月下得高歌,
Devant les fleurs et sous la lune, on chante à haute voix,

急須滿把金樽倒。
On se hâte d’épuiser le breuvage des coupes en métal précieux.

世上錢多賺不盡,
De tout l’argent du monde, tu ne peux en gagner qu’une faible part,

朝裡官多做不了;
Aux emplois de la cour impériale, tu n’es pas vraiment apte ;

官大錢多心轉憂,
Un bon emploi, beaucoup d’argent, c’est du tracas,

落得自家頭白早。
Tes cheveux, prématurément, sont devenus blancs.

春夏秋冬撚指間,
Printemps, été, automne, hiver en un tournemain disparus,

鐘送黃昏雞報曉。
La cloche congédie le crépuscule et le coq annonce l’aurore.

請君試點眼前人,
Regarde qui est là, maintenant, avec toi,

一年一起埋青草;
Chaque année on enterre l’un deux sous les herbages ;

草裡高低多少墳,
Combien de tombeaux, grands et petits, sur ce coin de terre,

年年一半無人掃。
Année après année on cesse d’’entretenir la moitié de ceux qui restent.

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Tang Gu Yi le 17 octobre 2013 à 19h58



好 ! . . . . . .

[Lien vers ce commentaire]

Déposé par Cochonfucius le 3 janvier 2017 à 13h46

When wolves live on wind alone
------------------------------------

Celui qui voit l’arbre sans feuilles
A regret des jours où l’on cueille,
Quand ils sont bien mûrs, tant de fruits ;
Les beaux jours sont partis, sans bruit.

Celui qui garde en sa mémoire
Un écho de sa pauvre gloire
Se repose, vieillard obscur,
Comme un lézard sur un vieux mur.

Celui qui voit s’approcher l’ombre
Rejoindra, parmi les décombres,
Ceux qui, l’hiver, vont observant
Que les loups se vivent de vent.

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