Saint-Pol-Roux(1861-1940) D’autrеs pоèmеs :Ρоpulаirе еt sуmbоliquе histоirе dе lа Vасhе еnrаgéе Сhаnsоn dе funérаillеs аmоurеusеs оu еncоrе :Dеvаnt du lingе étеndu pаr mа mèrе, аu villаgе
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Saint-Pol-RouxDe la colombe au corbeau par le paon, 1904
À Delaage de Bellefaye.
Oh ! quelque jour, plus tard, lorsque j’aurai depuis longtemps fini de vivre et que la fille de ma fille sera mère ou bien grand’mère, oh ! quelque jour, plus tard, avoir mon nom dedans les menus livres des classes primaires !
Oh ! même en caractères de poupée, les trois syllabes à douze lettres de mon nom groupées, tel un sourire, entre le b a ba des tout bébés et le Je vous salue, Marie !
Alors que tout se fane et que tout meurt, le savoir épinglé, son nom, sur la page étoilée de pâtés servant de ventres à des bonshommes au grand nez, comme le papillon fameux d’une heure de soleil que dissipa le Temps et dont pourtant la merveille demeure !
Le savoir épelé, bégayé, zézayé, de l’aube au soir, automne, hiver, printemps, été, dans la ville et dans le village, sur la plaine et sur la montagne et sur le rivage, partout où règne de l’aurore humaine, le savoir gazouillé par de mignonnes bouches d’écoliers en tablier bleu, rose, gris ou noir !
Ô toutes ces quenottes ! tous ces grains de riz ! toutes ces menottes ! tous ces yeux fleuris ! ô tous ces fronts jolis de garçons et de filles versant la pluie frivole de leurs cheveux sur lui, — le nom ressuscité du vieux poète en allé dans la nuit !
En vérité, je vous le dis : mais ce serait le paradis !
Avoir été jeté dans l’ombre, insulté, maudit, tandis que l’on allait de par le monde en chantant la Beauté, jadis, et sentir, une fois mort, que la Postérité plonge les deux longs bras de son remords en votre tombe et triomphalement vous tire du trou sombre !
— Père, il fait grand froid sous ce marbre endeuillé des larmes de cet arbre, vite quitte ce suaire et ces planches pour les draps bénits de l’Immortalité : viens-t’en revivre entre les pages blanches de nos livres !
D’abord c’est le somme austère en les tomes énormes des sorbonnes graves et mornes dont les bibliothèques sont si hautes et si caves qu’il faut, pour retrouver tel ou tel hôte, échelles, catalogues et bésicles solennelles.
Ensuite on passe dans le florilège des lycées et des collèges, et, sous les espèces de son œuvre, bercé, le poète sommeille en le recueil aux chefs-d’œuvre de la classe où s’épanouit, fraîche, neuve, la pensée des jeunes gens de qui, brune, blonde, rousse, la barbe déjà pousse.
Mais ce n’est pas la gloire souveraine encore, celle entière des élus, populaire, absolue, celle enfin qui prend corps à la face des siècles et que, même, saluent les gamins qui jouent avec les pierres du chemin. Un jour elle se forme cependant et sa force divine vous emporte du livre épais des jeunes gens au cahier mince des enfants ; non certes l’œuvre, trop ardue sans doute, mais le nom, le nom tout court, le nom tout seul dont les lettres, minimes bandelettes, enlinceulent le maître endormi pour toujours.
Te voici donc, poète, faisant ton dodo magique en la naïve classe, enjolivée d’images, de l’école où des billes frisselissent au fond des poches, et qui s’ouvre et qui se ferme au son joyeux ou triste de la cloche.
On n’est au début qu’un mot perdu parmi les mots qu’épèlent ces marmots, mais, sous la vivace haleine de tant de visages de porcelaine, les frêles membres d’encre à la longue s’animent et le nom bientôt se met à vivre comme ce grillon captif qui dans un pupitre vibre.
Peu à peu l’idéal insecte prend son vol à travers l’école, va, vient, de la chaire au tableau d’ardoise, puis revole et, çà et là, se pose sur de la chair rose que peinturlure un souvenir de mûre ou de framboise.
Le soir, blotti dans le cartable du petit retournant au logis, on gambade à travers les rues, les carrefours, les places, les prairies, les ponts, les moulins, les vallons, les collines, les vignes, les bois, les sources, la mousse, les croix, la glace, la neige, la bise, la brise, la rosée, les fraises, les cerises, les fleurs, les abeilles, les nids, les papillons, les lézards, les hannetons, les poules, les dindons, les oies, les vaches, les brebis, — et l’on revit un tantinet l’histoire du petit Poucet et du Chaperon rouge.
Certain jeudi peut-être, en train de coudre à la fenêtre, une mère de dire : « Au lieu d’aller jouer à la toupie, mon gars, que fais-tu là ? » — « Pour, à la leçon d’hier chez les garçons, l’avoir omis parmi les fiers poètes d’il y a cent ans, il faut, avant d’aller jouer à la toupie, mère, que je copie cent fois le nom de Saint-Pol-Roux céans. » Sévère, alors, maman le priverait de son dessert ; et moi, pour apaiser le moutard en courroux, moi, l’âme très ancienne du vieux Saint-Pol-Roux, je sauterais du long cahier de pénitence aux joues de la jeune figure sous l’apparence d’un baiser plus doux que de la confiture.
Ah ! dites, puisqu’on n’enseigne à la marmaille que les rares noms qui vaillent, dites, serait-ce pas la gloire véritable et l’unique victoire cela ? et comme l’on rirait des faux pontifes d’autrefois qui connurent l’encens alors qu’on eut la croix, poètes faux et faux savants, pantins de cendre à la merci du premier vent !
Psyché de l’atmosphère immense du Mystère, on aurait son nid d’orgueil à même le cerveau de ces enfants, puis des enfants de ces enfants, puis des petits-enfants de ces enfants, et des enfants de ces petits-enfants, et des petits-enfants des enfants de ces petits-enfants, ainsi de suite, désormais, c’est-à-dire toujours, c’est-à-dire jamais.
Oh ! quelque jour, plus tard, lorsque j’aurai depuis longtemps fini de vivre et que la fille de ma fille sera mère ou bien grand-mère, oh ! quelque jour, plus tard, avoir mon nom dedans les menus livres des classes primaires !
Roscanvel, 1900.
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