Saint-Pol-Roux

La Rose et les épines du chemin, 1901


Gestes


À Maurice Barrès.

Je prétends qu’ont été prévus les gestes de chaque catégorie d’êtres et qu’avant l’éclosion de ces êtres les mouvements de leurs corps furent définis, mensurés, cadastrés par un qui plane au-dessus des individus, sublime régisseur des ficelles humaines.

À ce sujet, que d’observations cueillies au foyer de mon père, dont les cinq garçons, à des distances diverses et toutes proportions gardées, copient les manières : spécial alphabet de gestes autour de la table paternelle, à croire que les veines, ficelles violettes, se meuvent identiques dans les personnages réunis !

Il ne s’agit pas uniquement ici de la famille par le sang, mais encore de cette famille par la sympathie que s’adjoint le cœur et sur les membres amis de laquelle s’évertuent les parfums de ligne qui nous agréent.

Ne peuvent être nos familiers, semble-t-il, que ceux-là dont l’expression plastique (autant que morale) corrobore notre goût initial, comme si, les gestes venant à s’imprimer dans notre argile, nous récusions les impressions hétérogènes ou dont tout au moins nous n’avons pas l’accoutumance.

Évidemment l’on s’aime dans les autres.

L’amour — aussi l’amitié, cet amour en béquilles et bonnet grec — qu’est-ce autre chose que la manifestation suprême de l’égoïsme ?

Un geste adverse nous produit l’effet d’une ruade ou d’un soufflet ; or, l’homme tient par-dessus tout à conserver son équilibre sur l’horizon ; il faut donc voir, dans la première assemblée de gens aux signes analogues, la genèse de l’harmonie sociale : d’où les bourgs, les villes, les provinces, les patries.

Qu’un jour, dans ces agglomérations, les allures discordent, aussitôt c’est le jeu de massacres. Songez-vous sans frémir aux gestes échangés par deux patries de nature contraire ?

 

Une nuit, tenez, brutalement j’ai congédié de ma chambre une jolie personne.

— « Pardonne, ô toi qui sembles un fruit de vitrail, exprimai-je, la voyant chagrine de mon procédé barbare, mais le moindre de tes signes me transperce ainsi qu’une lance de calvaire. »

Quoiqu’il y ait de cela belle lurette, me piquent encore parfois les blessures dues à cette Yvonne dont les cheveux sont couleur d’huile d’olive, selon le pèlerin passionné.

Véritable école de gestes ce logis énigmatique où je fais, dramaturge en quête de solutions humaines, succéder l’ève blonde à l’ève rousse et l’ève rousse à l’ève brune.

(Belles filles guidées à mon gré de l’amour à la trahison et de la trahison à la haine, n’êtes-vous pas vengées suffisamment par les cailloux que, me croyant aveugle, me jette la foule, cailloux dont, il est vrai, ma prudence remplit ces tiroirs où les transmuera le temps en pierres précieuses que le poète renverra d’un opulent balcon quelque soir de rire, — son masque ôté ?)

Une égale envergure de gesticulation, jusqu’à donner l’illusion d’une créature unique, toutes les amantes qui partagèrent, un mois au moins, ma vie.

Ce clou, une brune l’a planté voilà quatre ans à ce mur ; il y a deux ans, une rousse y pendit un pichet ; ce pichet, une blonde le décrochait hier pour y boire. Eh bien, cela fut exécuté par, dirait-on, une seule et même femme, à telles enseignes que la boisson bue par la blonde me parut (en fermant légèrement les yeux) avoir rafraîchi la brune qui planta le clou jadis.

Et pareille façon, toutes, de fermer la porte, de balayer, de manier le plumeau, de saisir les casseroles, comme si certains objets invitaient certains gestes ou comme si tel geste était le mystérieux complément de tel objet.

Ainsi de mes amis : le même geste vers le plat...

Maintenant ces amantes et ces amis apportèrent-ils en naissant la mimique précise qui m’est chère, ou bien, car le fourbe nous copie, se la sont-ils assimilée pour me leurrer mieux ?

Toujours est-il que les gestes de ma prédilection hantent ce logis et m’environnent ; sans cesse je devine leurs tubes invisibles dans l’espace, et j’ai la sensation que, le cas échéant, les membres de l’amante nouvelle et de l’ami nouveau s’en gantent et s’en maillottent habilement afin de ne point dévier du type à mon goût.

C’est pourquoi votre total, amis, maîtresses, m’est une unité.

 

Ma dernière amante m’a quitté ce matin.

Solitaire, je m’amuse à voir se dégonfler les maigres baudruches significatrices où se blottissait le corps de l’en allée.

Quelle autre les regonflera demain ?


Paris, août 1890.

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