Saint-Pol-Roux

La Rose et les épines du chemin, 1901


Les Sabliers


À Georges Ancey.

Assis sur la plage solitaire du Toulinguet où viennent s’agenouiller les haquenées de l’Océan, je méditais, après la chute de l’empereur des Coupes de Thulé.

Devant, hérissée d’un dernier vol où se pêlemêlaient guilloux, mouettes, gaudes, hirondelles de mer et perroquets japonais sans queue, l’Île ; à ma droite, derrière le fort, la Pointe Saint-Mathieu avec ses ruines ecclésiastiques ; à ma gauche, devinées, des pierres et des pierres donnant un frison d’Éternité à poil, la Tribune, le Lord-Maire, le Dante, les Tas de Pois, le Château de Dinan, le Cap de la Chèvre, la Pointe du Raz, l’Île de Sein...

 

Je comparais douze cormorans alignés sur un écueil à une phrase de Poe traduite en alexandrin par Baudelaire ou Mallarmé, — lorsque des crissements singuliers venant de Camaret m’intriguèrent la nuque et me firent sursaillir.

Plusieurs théories d’êtres bizarres descendaient le versant : espèces de sauterelles aux membres de bois et corps de verre.

Plus proches, je reconnus des Sabliers.

De toutes dimensions :

Sept, menus comme les fœtus de cinq mois, marquant l’heure ;

Sept, mignons comme les nourrissons, marquant le jour ;

Sept, petits comme les communiants, marquant la semaine ;

Sept, grands comme les adolescents, marquant le mois ;

Sept, hauts comme les titans, marquant l’année ;

Sept, colossaux comme les clochers de cathédrale, marquant le lustre ;

Un, enfin, le dernier, incommensurable comme le génie, marquant le siècle.

 

« Hélas ! glapirent les Sabliers. Disgraciés déjà par l’invasion des damoiselles de chêne au nombril d’or, irrévocablement perdus depuis les décrets impies, nous pourrissions dans les moustiers branlants de l’angélique Pays des Coiffes ; inutiles désormais loin des reclus qui nous vinrent ici remplir, nous revenons, accomplie notre destinée, à cette plage si sabuleuse depuis le départ des sandales, et notre guide fut la soif de reposer au lieu natal. »

 

Je compris que nul ne rendrait à ces oubliés le pieux service si le poète ne daignait.

 

Aussi, commençant par les moindres, je me mis en devoir de vider sur la grève les Sabliers l’un après l’autre.

À cet office nous restâmes des heures, des jours, des semaines, des mois, des années, des lustres...

 

J’avais entrepris le dernier Sablier, le séculaire, lorsque l’invisible faulx du Temps me détacha l’âme du corps.

Les pêcheurs de Kerbonn trouvèrent mon cadavre sur lequel flottait une longue barbe blanche.

Et j’avais l’âge que j’aurai, ô mes Héritiers, le jour de mon décès.


Camaret, à Pen-hat, août 1892.

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Τоulеt : «Сеttе frаîсhеur du sоir...»

Lаfоrguе : Соmplаintе dе l’оubli dеs mоrts

Lаfоrguе : Соmplаintе du fœtus dе pоètе

Lа Villе dе Μirmоnt : «Lоrsquе је t’аi соnnuе аuх Îlеs dе lа Sоndе...»

Ρоnсhоn : Ρаrtiе dе сhаssе

Jаmmеs : Lеs Νègrеs

☆ ☆ ☆ ☆

Du Βеllау : «Jе nе tе priе pаs dе lirе mеs éсrits...»

Viviеn : «Ρаrlе-mоi, dе tа vоiх pаrеillе à l’еаu соurаntе...»

Ρоnсhоn : Сhаnsоn dе printеmps

Hеrvillу : Βuсоliquе Νоirе

Νоuvеаu : Αu muséе dеs аntiquеs

Hеrvillу : Sur lеs bоrds du Sаubаt

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «L’аutrе nuit, је vеillаis dаns mоn lit sаns lumièrе...» (Sаintе-Βеuvе)

De Сосhоnfuсius sur Οndinе (Βеrtrаnd)

De Сосhоnfuсius sur Rаgеs dе Сésаrs (Rimbаud)

De Vinсеnt sur Élоgе à lа јеunе fillе (Sеgаlеn)

De Dupаnlоup sur Ρаrtiе dе сhаssе (Ρоnсhоn)

De Сurаrе- sur «Μоn âmе а sоn sесrеt, mа viе а sоn mуstèrе...» (Αrvеrs)

De Сurаrе- sur Сhаnsоn : «Lе bаtеаu sеntаit lе thé...» (Dоminiquе)

De Ρiеrrе Lаmу sur Sisinа (Βаudеlаirе)

De Ρiеrrе Lаmу sur Μа Βоhèmе (Rimbаud)

De Ρiеrrе Lаmу sur Sоnnеt аu Lесtеur (Μussеt)

De Τhundеrbird sur Sur un tоmbеаu (Τristаn L'Hеrmitе)

De Сurаrе- sur Сirсоnspесtiоn (Vеrlаinе)

De Jаdis sur Sоlitudе (Siеfеrt)

De Jаdis sur Соmpаrаisоn du Ρhéniх (Jаmуn)

De Jаdis sur Stаnсеs sur mоn јаrdin dе Βоuсhеrvillе (Quеsnеl)

De Εsprit dе сеllе sur Ρоur un аmi (Sаintе-Βеuvе)

De Lеwis Ρ. Shаnks sur Lе Μаuvаis Μоinе (Βаudеlаirе)

De Lilith sur Τhérаpеutiquе (Μénаrd)

De Vinсеnt sur «Соmmе un соrps féminin...» (Ρаpillоn dе Lаsphrisе)

De Élеvеur sur Sоnnеt : «Ιl у а dеs mоmеnts оù lеs fеmmеs sоnt flеurs...» (Сrоs)

De Quеlсаin sur «Dаphné sе vit еn lаuriеr соnvеrtiе...» (Sсаliоn dе Virblunеаu)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе