Saint-Pol-Roux

Les Féeries intérieures, 1907


Poesia

Le magnifique jour où la poésie m’apparut dans sa plénitude, mon enthousiasme fut projeté d’un reflux de siècles fanés en un flux de siècles épanouis, sans que j’eusse pour cela cessé de chevaucher le présent, point d’intersection de ces siècles différents.

Alors que d’avantage en avantage évoluèrent toutes les catégories de l’esprit humain, celle esthétique m’avait dès longtemps surpris de son outrecuidance à se garder pareille. Ses instruments, la Poésie les améliora certes, à moins que d’eux-mêmes ils ne se fussent perfectionnés aux termes d’usure, mais jamais elle ne sut accroître son Éden propre, principauté stagnante entre tant de royaumes devenus, et son cercle de beauté se mord toujours la queue à distances égales du cœur universel.

Parmi la délivrance générale la poésie s’avère tenace recluse, non à cause de ses bornes verbales, secondaire obstacle, mais en ce sens que ses champions, asservis à la coutume, refusent de s’aventurer à la conquête de toisons nouvelles.

Comme si le poète ne devait pas être un prodigieux explorateur de l’Absolu !

Les Muses persistent, hélas ! à danser sur leur page d’écrou. De par l’ignorance ou la lâcheté des poètes, la Poésie s’enoisive en son geste ordinaire, et l’on estime suffisant qu’elle saute ainsi que la sauterelle au lieu de s’envoler à la façon de l’aigle avec mission de ramener une proie de soleil. De là ces ressassements autour de règles surannées, de là ce ronron de tradition qui opiace les hommes et engourdit leur ambition, de là ce devenir paralysé, de là que, réincarnation, croirait-on, les premiers poètes foulent encore notre sol et que Virgile aujourd’hui conférencie à l’Odéon, comme hier Pindare collaborait au Mercure de France, comme Eschyle palabrera demain en plein air sur de vieilles dalles défouies, alors que nos orchestres renchérissent sur les lyres, les harpes, les pipeaux, les chalumeaux, les doubles-flûtes, les tambourins, les crotales, et que nos armées ne daignent plus utiliser les flèches parthes ni les redoutables catapultes d’autrefois. Reconnaissons quelques tentatives d’évasion à l’actif de Polymnie et de Melpomène, mais il n’y fut sujet que de ranimer des aciers héroïques ou de jeter des velours sur des épaules de féerie : on courtise la chimère, la cendre, les os, non la chair, non la vérité, non la vie.

L’assaut et l’irruption n’ont pas encore triomphé.

Tout donc évolua jusqu’ici, sauf la Poésie. Oui, tous ont progressé, le juge, le marchand, le mécanicien, le médecin, le philosophe, le chimiste, le physicien, tous ont progressé, mais le rapsode et l’aède psalmodient toujours Au Clair de la Lune et La Marseillaise, ignorant qu’une lente succession d’efforts, expansionnant d’âge en âge l’énergie poétique, l’eût rendue capable de splendeurs progressivement lointaines.

Comprendront-ils enfin que la Poésie peut devenir davantage que l’indicatrice de la Science et qu’elle est la Science elle-même dans son initialité ?

Signaler n’est-ce pas découvrir ?

Poètes, la poésie s’étiole de fabriquer des chaussons de lisière, fussent-ils de vair ou de diamant.

Élargissez donc le cercle.

Même si ce cercle petit est cependant assez grand pour se confondre avec celui du globe, petit lui-même, eh bien ! élargissez-le jusqu’à ce qu’il enserre l’éternité.

Pour servir l’humanité, sourire ou pleurer sur la terre et dans l’heure présente ne suffit point, au poète de creuser plus bas ou de s’élancer plus haut avec la volonté de revenir chargé d’inattendues trouvailles susceptibles d’enorgueillir le monde.

Dispensateur du progrès, le génie s’épanouit au choc des acquisitions passées avec les hypothèses futures sur la place de la Vie.

Qu’est-ce en effet qu’une victoire humaine, sinon de l’avenir ramené au présent, sinon une colonisation partielle de l’Inconnu ? Dieu, Ce pseudonyme de la Beauté ne demande qu’à céder à nos violences, car de même que l’ambition de l’homme consiste à se diviniser, celle de Dieu consiste à s’humaniser ; aussi bien la définitive apothéose de la Vie relèvera-t-elle de la collaboration des hommes et de Dieu, celui-ci n’étant que ceux-là prenant conscience de leur force.

Poètes, haussons nos âmes par-dessus les horizons et que nos vœux appareillent pour l’Infini !

Ce fut l’erreur du réalisme de promener ses yeux courts autour de notre pot-au-feu et de nous en faire don une seconde fois sans nous ménager les quatre épices et les clous de girofle ; à ce compte cet art ne fut qu’une kleptomanie généreuse, puisque par lui nous possédons deux fois une chose qu’il nous emprunta.

L’humanité perdit ainsi des temps à pivoter sur soi. L’office de l’art est d’offrir une première fois, de ce fait l’humanité s’enrichit vraiment. Pourquoi redire, non dire ? pourquoi refaire, non faire ? pourquoi copier, non créer ?

L’art ne consiste pas seulement à voir et à sentir son heure, mais principalement à prévoir et à pressentir par-delà les limites de son temps les idées impratiquées.

L’art véritable est anticipateur. Le poète ayant le don de fasciner les idées et de se les concilier, toute la sagesse humaine devra tendre à réaliser les conquêtes de celui-ci.

Du jour où le monde entier, sous le conseil d’un humble poète, consentira à voir Dieu et à l’exiger, Dieu se répandra parmi le monde, — et ce seront, réalisées, toutes les hypothèses des savants.


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