Albert Samain

Au jardin de l’infante, 1893


Luxure


 
Luxure, fruit de mort à l’arbre de la vie,
Fruit défendu qui fait claquer les dents d’envie.
 
Chimère d’or assise au désert de l’Ennui.
Fille infâme du vieux Désir et de la Nuit.
 
Diamant du Péché scellé sous les sept voiles.
Feu du feu, Sang du sang et Moelle de nos moelles.
 
Sorcière de Bohême aux philtres souterrains.
Suceuse des cerveaux, et Dompteuse des reins.
 
Je te salue, ô très occulte, ô très profonde,
Luxure, Pavillon de ténèbres du monde.
 
 

*


 
Luxure, avènement des sens à la splendeur.
Diadème de stupre et manteau d’impudeur.
 
Nudité. Jardin rose et divin de la femme.
Paradis de la chair qui fait sangloter l’âme.
 
Longs cheveux balayant l’air enivré des soirs.
Sombre incantation des odeurs. Parfums noirs.
 
Grandes ondes du sang qui chante. Pleurs d’ivresse,
Frissons, vagues toujours plus lentes des caresses.
 
Caresse au long des nerfs... Caresse infiniment !
Caresse au long des yeux... Évanouissement...
 
Musique dans les fleurs trop douces... Défaillance.
Languide archet d’extase aux cordes du Silence.
 
Lèvres ! lèvres ! Baiser qui meurt, baiser qui mord.
Lèvres, lit de l’amour profond comme la mort !
 
Je te salue, ô très occulte, ô très profonde.
Luxure, Étoile pourpre au ciel triste du monde.
 
 

*


 
Luxure, aspic subtil endormi dans les os.
Désirs aigus comme des pointes de ciseaux.
 
Tocsin ivre qui tinte aux minutes néfastes.
Succube, sœur nocturne et jalouse des Chastes.
 
Broussailles d’insomnie exaspérant l’éveil.
Sabbat-fresque grouillant au grand mur du Sommeil.
 
Gaze entrouverte au rythme irrité des Crotales.
Coupe vive qui fait grelotter les Tantales.
 
Glace qui fait brûler, Flamme qui fait transir.
Étable grasse où dort la bête du plaisir.
 
Je te salue, ô très occulte, ô très profonde,
Luxure, Œil dévorant qui regarde le monde.
 
 

*


 
Luxure, vision farouche des Tropiques.
Rois sauvages parmi les plumes et les piques.
 
Palais de jade au bord des Ganges inouïs.
Jardins géants, lacs de parfums, ors enfouis.
 
Germinal effrayant des Equateurs torrides.
Silences d’or cinglés de vols de cantharides.
 
Vertige des parfums âcres et des toisons.
Lune de sang sur les marais verts de poisons.
 
Je te salue, ô très occulte, ô très profonde,
Luxure, Idole noire et terrible du monde.
 
 

*


 
Luxure, Tiare des Césars pâles et fous.
Collier des grandes hétaïres aux crins roux.
 
Reine des Mimes, et des Rythmes, et des Danses,
Et Porte d’or triomphale des Décadences.
 
Rêve effrayant des Empereurs voluptueux
Parmi les marbres et les tigres somptueux.
 
Fleurs humides de sang. Délices et supplices.
Mort respirée au plus suave des calices.
 
Flûtes et luths et cymbales dans les flambeaux !
Mort épousée aux lampes vertes des tombeaux.
 
Couchants d’empire oriental. Apothéoses.
Religion des éréthismes grandioses.
 
Derniers festins... Derniers soupirs... Râle subtil
Aux feux de l’art phosphorescent et volatil.
 
Je te salue, ô très occulte, ô très profonde,
Luxure, Lèpre d’or rayonnante du monde.
 
 

*


 
Luxure, haleine ardente au long des cœurs charnels,
Passion, mer de pourpre aux frissons solennels.
 
Vigne de volupté, grappe lourde, ambroisie.
Vin du sexe qui met le sexe en frénésie.
 
Baume du mal amour. Cordial de rancœur.
Auberge de la route aux pèlerins du cœur.
 
Frissons d’éternité vibrés par l’éphémère.
Fontaine vive où boit en courant la Chimère.
 
Giron des Esseulés, vaillance des Peureux.
Opium de l’esclave, et Chienne du lépreux.
 
Urne jamais tarie où s’acharne la lèvre.
Faiblesse du puissant, et puissance du mièvre.
 
Male herbe de minuit tueuse de remords.
Gourde qui fait encore ouvrir la bouche aux morts.
 
Vaisseau splendide et nef des grandes nostalgies,
Cinglant, haute la proue, au large des orgies.
 
Jument du cavalier qui va, naseau béant,
Les poils dressés, au grand galop, vers le néant.
 
Lacs de soufre où l’on voit — au fond — brûler encore
Les jardins de Sodome et les tours de Gomorrhe.
 
Ciel d’angoisse aux confins du sentier éperdu.
Martyre ! Pleurs d’extase au long du cœur tordu !
 
Tour noire où l’Enchanteur, dans son cercle de flamme.
Adjure l’infini par les rites infâmes.
 
Appétit du péché mortel, et soif et faim.
Gouffre, soleil sans ombre et spirale sans fin.
 
 

*


 
Luxure, nerfs des nerfs, acide de l’acide,
Luxure, ultime amour damné qui se suicide.
 
Spasme vers l’unité. Noces dans l’absolu.
Luxure, fin du monde et cycle révolu.
 
Vierge d’or et de sang, vierge consolatrice,
Vierge vierge à jamais, vierge dévoratrice.
 
Cité de feu — Philtre d’oubli — Vrille de fer.
Vierge damnée et Notre-Dame de l’Enfer.
 
Je te salue, ô très occulte, ô très profonde,
Luxure, Impératrice Immortelle du monde.
 

Août 1889.

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